La rage selon Catherine Mavrikakis

Catherine Mavrikakis
Photo: Jacques Grenier Catherine Mavrikakis

Les romans de Catherine Mavrikakis sont pleins de rage. Une rage sourde, qu'elle crache à petites doses, par tirades vitrioliques et décapantes. Ça va aller, son dernier roman qui vient de paraître chez Leméac, s'attaque de façon particulièrement virulente à l'institution littéraire québécoise et à quelques-unes de ses icônes, notamment Hubert Aquin et Réjean Ducharme. Claquement de fouet au milieu de l'apathie ambiante.

Avec ces idoles, Catherine Mavrikakis entretient une relation ambiguë, un rapport qui passe de la rage à l'amour à la rage. En entrevue, la professeure d'université de Concordia conclura finalement que le Québec a besoin d'un père littéraire, le premier (Aquin) étant mort suicidé et le second (Ducharme) n'étant jamais sorti de l'adolescence.

Aussi son personnage, Sappho-Didon Apostasias, désire-t-il faire de son enfant le grand écrivain québécois de nos rêves.

L'idée de ce roman n'est pas surgie de nulle part. On a souvent dit à Catherine Mavrikakis qu'elle ressemblait à Bérénice, l'héroïne de L'Avalée des avalés, roman que signait Réjean Ducharme en 1966. «Cela me faisait particulièrement suer, dit Mavrikakis. Et en même temps, j'avais une fascination [pour ce personnage]; c'est ma fascination et ma haine [qui sont dans ce roman].»

«Bérénice est une héroïne qui ne se laisse pas faire. Elle n'a pas la langue dans sa poche et l'injure lui vient facilement», dit gentiment le Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec à son sujet.

Dans Ça va aller, Sappho-Didon Apostasias se confond avec le personnage d'Antigone, que l'on retrouve dans le livre Allez va Alléluia! (lire ici une parodie du titre Va savoir, de Ducharme), signé par un certain Robert Laflamme qui partage certains traits avec Réjean Ducharme.

«T'aurais pu citer Sophocle ou Alfieri et pas un vulgaire écrivaillon comme Laflamme; si je suis un personnage, je veux être un personnage classique, pas la coqueluche du moment, de la décennie ou de la nation», réplique Sappho-Didon à son ami Humberto, qui lui rappelle cette ressemblance dans le roman.

Dans la vie, Catherine Mavrikakis se dit moins virulente que dans ses livres. N'empêche, en entrevue, la professeure de littérature de l'université Concordia s'enflamme contre la faiblesse de la critique littéraire québécoise, contre cette mollesse de l'institution où règne inexorablement le consensus et qui fait de l'université un milieu mort plutôt qu'un milieu de vie et de débat.

«Il y a quelque chose qui m'horripile dans la littérature québécoise, c'est peut-être tout cet héritage laflammien, qui est et qui n'est pas de Ducharme, mais dont Ducharme fait partie. Tous les gens qui ont un discours un peu idéaliste sur l'enfance.»

Et ce qui l'exaspère, c'est aussi cette mentalité enfantine, «la bêtise bon enfant, la gentillesse du colonisé», qui caractérise le Québec.

«Moi, j'aime la littérature américaine ou étrangère. C'est bien mieux que celle que l'on fait ici en ce moment. On écrit mal ici: on est si complaisants. La critique est épouvantablement besogneuse, sans envergure», dit Sappho-Didon dans Ça va aller.

Et pourtant, ce Québec qui l'assomme, elle en retrouve les traits en elle-même, en cette enfant du Québec qu'elle est devenue, puisqu'elle y est arrivée alors qu'elle était toute petite.

«Il y a chez Réjean Ducharme une non-sortie de l'adolescence», dit-elle, avant d'ajouter que ce travers fait partie de son propre univers, de son propre style, «parce que mon personnage, c'est aussi une grande adolescente qui fait sa crise de nerfs et qui gueule contre tout».

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Quant à Aquin, c'est le père impossible, puisqu'il s'est enlevé la vie, refusant de voir ce que les lendemains porteraient.

«Aquin est parti avec l'héritage, c'est comme ça que je le vois. Il ne nous a pas dit quelle voie suivre. [...] Il faut faire le deuil d'Aquin [...], dans son absolu. Il faut savoir rater les choses. C'est peut-être la leçon de Ducharme, ce ratage-là», dit Mavrikakis. Aussi son roman flirte-t-il constamment avec l'essai, même si le fait que ce soit un roman, justement, lui permet de dire toutes ces vérités spontanées qu'il est précisément impossible de dire dans un essai.

«Si elle [le personnage de Sappho-Didon Apostasias] écrivait un essai, il faudrait qu'elle pense un peu plus longtemps», reconnaît Mavrikakis en entrevue. Tout personnage de fiction qu'elle est, Sappho-Didon Apostasias peut, elle, «se permettre de péter les plombs».

Et Catherine Mavrikakis écorche au passage quelques institutions, d'abord les médias, qui ne sont «surtout pas assez critiques», le Parti québécois, qui, «dans sa campagne référendaire, s'appuie sur les écrivains les moins subversifs, les moins inspirés, les plus ennuyeux», l'université, dont elle dit qu'il y règne «une espèce de consensus en classe. À la fin du cours, il faut que l'étudiant comprenne tout, comme si les choses n'étaient pas un peu plus complexes», et enfin l'institution, qui momifie, qui déifie ses monuments littéraires avant même qu'ils n'aient vraiment existé en tant qu'auteurs.

Parmi les auteurs favoris de Sappho-Didon, on trouve, aux côtés d'Aquin, Thomas Bernhard, ce maître de la haine de l'Autriche, son pays, de la haine de soi.

Pour Mavrikakis, cette rage se tourne contre le Québec, même si, fille d'une mère française et d'un père grec, elle est arrivée ici en très bas âge, même si elle a fréquenté le lycée français et porte un nom étranger. Aussi cette haine de soi se confond-elle parfois chez elle avec une quête identitaire.

«La différence entre Thomas Bernhard et moi, et il y en a beaucoup d'autres parce que Thomas Bernhard écrit vraiment de façon magnifique, est que lui est Autrichien de souche. Chez moi, cette parole est un peu toujours décalée. J'ai toujours l'impression que, oui, on peut dire du mal de soi, mais moi, est-ce que je suis ce moi-là?»

De toute façon, convient-elle, «on n'est jamais à 100 % quelque chose». Et Sappho-Didon de reprendre de plus belle, sur le thème de la «néo-québécitude»:

«J'ai envie de leur cracher à la face. J'ai envie de leur vomir dessus, à ces dinoso-Québécois, à ces vieux-vieux-vieux Québécois. Néo-Québécoise, moi? Je suis arrivée ici à deux mois. Ça fait quarante et un ans que je suis là, avec eux, et je suis encore néo. Quand j'aurai 90 ans, ils parleront encore de ma néo-québécitude... »

Et au-delà de la rage, on sent aussi chez Mavrikakis un attachement infini au Québec. Et il y a, dans son titre, dans son discours, un doigt de cette résignation qu'elle abhorre de cette impuissance qui fait qu'on dit «ça va aller», justement. Un doigt de cette mollesse et de cette adolescence qu'elle veut dépasser. Ça va aller, puisqu'il le faut, ça va aller et on va faire avec, ce Québec-là...

Ça va aller

Catherine Mavrikakis

Leméac Éditeur

Montréal, 2002

160 pages