Northvolt prête à raser les milieux naturels du terrain de sa future usine

La paruline du Canada fait partie des espèces menacées qui trouvent un habitat propice pour elles sur le site que Northvolt s’apprête à raser.
Jean-Sébastien Guénette La paruline du Canada fait partie des espèces menacées qui trouvent un habitat propice pour elles sur le site que Northvolt s’apprête à raser.

Northvolt est prête à raser les zones boisées et les milieux humides situés sur le site de sa future usine, a appris Le Devoir. Ces travaux, qui détruiront des habitats d’espèces menacées, ont été planifiés avant même que le mégaprojet financé par des fonds publics obtienne les autorisations environnementales nécessaires. Le ministre de l’Environnement du Québec, Benoit Charette, juge que la situation est « normale ».

Le Devoir a obtenu les détails des travaux que la multinationale compte réaliser d’ici la fin de l’année en vue de préparer le terrain qu’elle vient d’acquérir grâce à un prêt de 240 millions de dollars d’Investissement Québec pour la construction de son usine de composantes de batteries de véhicules en Montérégie.

Avant même de recevoir les autorisations nécessaires, et avant que le ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs (MELCCFP) ait déterminé si le projet devrait être assujetti à une procédure d’évaluation environnementale complète, l’entreprise avait déjà prévu que le « déboisement » de la majorité du terrain serait effectué d’ici la fin du mois de décembre.

Son plan, daté du 5 octobre, prévoit de faire disparaître l’essentiel des zones boisées. La superficie de milieux naturels en friche et de milieux humides qui sera détruite avoisine les 40 hectares, soit les 400 000 mètres carrés. Il s’agit d’un des derniers milieux naturels du genre dans la région, où l’occupation du territoire a déjà fait disparaître pratiquement tous les milieux naturels.

Espèces menacées

Les milieux qu’on trouve sur le site de Northvolt servent d’habitat à plusieurs dizaines d’espèces, dont certaines « menacées » ou « en voie de disparition » qui sont protégées par la Loi sur les espèces en péril du gouvernement fédéral.

L’entreprise a d’ailleurs documenté la présence d’espèces sur son site, mais elle a refusé de transmettre au Devoir le rapport détaillé qui a été produit et transmis au MELCCFP. Le ministère, qui est responsable de la protection de la faune au Québec, a aussi refusé de nous le transmettre.

Northvolt demande toutefois à l’entreprise qui sera chargée de déboiser le site de « déplacer » les animaux « vivants » qui seront « observés dans la zone des travaux ».

Le fait de couper les arbres et les arbustes à l’automne permet à Northvolt de respecter la Loi de 1994 sur la convention concernant les oiseaux migrateurs. Cette loi interdit les travaux durant la période de nidification. L’habitat qui était jusqu’ici utilisé par ces espèces d’oiseaux pourra donc être détruit, puisque la nidification est terminée. Au moins 142 espèces d’oiseaux fréquentent le site, dont certaines sont menacées.

Les plans indiquent que la présence de milieux humides est bien documentée sur le site. Un milieu humide classé comme étant d’intérêt par la Communauté métropolitaine de Montréal sera d’ailleurs épargné, ainsi qu’un cours d’eau qui s’écoule vers la rivière Richelieu. Mais plus d’une vingtaine de milieux humides de différentes dimensions se trouvent dans les zones ciblées par les trois phases de travaux.

Feu vert imminent ?

Le calendrier établi par Northvolt montre que l’entreprise a bon espoir de ne pas être soumise à la procédure d’évaluation environnementale prévue pour les projets industriels de grande envergure.

Elle précise d’ailleurs qu’elle « détiendra l’autorisation » du MELCCFP requise par la Loi sur la qualité de l’environnement, et ce, « avant le début des travaux ». Ceux-ci auraient pu être lancés, dans le meilleur des cas, dès le lundi 30 octobre, selon le plan élaboré.

Il faut dire que le gouvernement Legault a modifié en juillet les règles qui auraient obligé Northvolt à produire une étude d’impact de son projet d’usine financé à hauteur de plusieurs milliards de dollars de fonds publics par les gouvernements du Québec et du Canada.

Désormais, les usines de batteries sont visées par une disposition qui fixe le seuil d’assujettissement à une capacité annuelle de production de 60 000 tonnes métriques. Northvolt prévoit une production de 56 000 tonnes, selon les informations disponibles.

Au moment de la publication de ce texte, le MELCCFP n’avait pas répondu aux questions du Devoir, qui lui demandait si l’analyse du projet était terminée. Une demande d’autorisation d’« intervention » en milieux humides est aussi en cours d’analyse. Northvolt compte huit lobbyistes inscrits au registre québécois. Leurs mandats ciblent quatre ministères, dont le MELCCFP.

Est-ce que Northvolt va trop vite en planifiant des travaux avant d’avoir obtenu les autorisations du gouvernement ? « Non. En fait, ce sont des étapes qui sont normales, avec des autorisations qui arrivent aux étapes en question », a répondu mercredi Benoit Charette. « Ce n’est pas une situation problématique. Au contraire, c’est le genre de projet qu’on veut voir aller de l’avant », a-t-il ajouté.

Selon lui, « l’équilibre est maintenu » entre la protection de la biodiversité et le développement industriel. « On a une belle réglementation au niveau de la protection des espèces », a-t-il assuré. Cette réglementation ne s’applique pas sur le terrain de Northvolt. Le gouvernement fédéral n’a pas pris non plus d’engagement de protection des espèces menacées ou de ce milieu naturel.

« Le projet Northvolt souligne des failles dans la protection de la biodiversité au Québec. Comme nous le répétons depuis plusieurs années, il est urgent d’assurer une protection adéquate des espèces en terre privée », a fait valoir mercredi le Centre québécois du droit de l’environnement.

« C’est grâce à la complicité des gouvernements que l’on voit encore en 2023 des projets industriels développés à la manière des années 1940 », a déploré le directeur général de la Société pour la nature et les parcs du Québec, Alain Branchaud. Selon lui, une évaluation environnementale aurait été nécessaire pour assurer « l’acceptabilité sociale » du projet.

Northvolt n’a pas répondu mercredi à notre demande de réaction.

Avec François Carabin et Marie-Michèle Sioui

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