Le «pétrole à faible émission de carbone» n’existe pas, disent des scientifiques

La semaine dernière, la ministre des Finances de Terre-Neuve-et-Labrador, Siobhan Coady, vantait le « pétrole à faible teneur en carbone » de sa province alors qu’elle défendait un investissement de plus de 60 millions de dollars dans l’exploration pétrolière au large de l’île.
Paul Daly Archives La Presse canadienne La semaine dernière, la ministre des Finances de Terre-Neuve-et-Labrador, Siobhan Coady, vantait le « pétrole à faible teneur en carbone » de sa province alors qu’elle défendait un investissement de plus de 60 millions de dollars dans l’exploration pétrolière au large de l’île.

Des scientifiques affirment qu’il n’existe pas de pétrole « à faible émission de carbone », quoi qu’en dise le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador, qui soutient que ce pétrole existe, au large de l’île de Terre-Neuve.

Le gouvernement provincial affirme depuis longtemps que son pétrole extracôtier « à faible émission de carbone » fera partie de la transition mondiale pour rompre avec les combustibles fossiles.

La ministre des Finances de la province, Siobhan Coady, a utilisé le terme la semaine dernière lorsqu’elle a présenté son budget, qui prévoyait plus de 60 millions de dollars pour étendre l’exploration pétrolière au large des côtes de l’île.

Mais des climatologues de tout le pays soutiennent que cette appellation est trompeuse, voire absurde.

Damon Matthews, professeur de sciences du climat à l’Université Concordia, soutient que cette appellation constitue en soi une impropriété. « C’est un oxymore et un abus de langage. »

L’affirmation du gouvernement est basée sur les émissions de gaz à effet de serre qui sont produites lorsque le pétrole est extrait du sol.

Le professeur Matthews admet que moins d’émissions sont produites lorsque le pétrole est extrait des quatre champs pétrolifères extracôtiers de Terre-Neuve, comparativement au pétrole extrait des sables bitumineux de l’Alberta.

Mais il rappelle que les émissions lors de l’extraction ne représentent qu’un faible pourcentage de l’empreinte carbone de ce pétrole : c’est sa combustion qui pèse lourd dans le changement climatique, dit-il.

Ainsi, le pétrole du champ pétrolifère Hibernia, au large de Saint-Jean, produit un total de 487 kilos de dioxyde de carbone par baril de brut, selon un projet d’« indice pétrole-climat » du Carnegie Endowment for International Peace, un groupe de réflexion basé à Washington.

Mais l’extraction de ce baril de pétrole du fond de la mer ne représente qu’une infime partie des émissions totales émises dans sa « vie ». L’indice indique que les émissions en aval — produites lorsque le pétrole est finalement brûlé comme carburant — représentent 436 kilos des émissions totales du baril, soit 90 %.

Dans les sables bitumineux de Cold Lake, en Alberta, un baril de pétrole produit un total de 667 kilos de dioxyde de carbone, dont 138 proviennent de l’extraction, selon l’indice. Les émissions en aval, quant à elles, représentent 466 kilos, soit pratiquement la même quantité qu’un baril de pétrole extracôtier de Terre-Neuve.

À teneur plus faible, pas « à faible teneur »

Il est exact de dire que le pétrole de Terre-Neuve a une teneur en carbone « plus faible » que celui des sables bitumineux, a déclaré Daniel Scott, professeur de géographie à l’Université de Waterloo.

« Mais l’appellation’faible teneur en carbone’n’est peut-être pas la meilleure, car aucun combustible fossile […] ne fait partie de la transition’faible teneur en carbone’à laquelle les gouvernements se sont engagés dans le cadre de l’accord de Paris sur le climat », a souligné M. Scott dans un courriel.

« Les transitions à faible émission de carbone passent des combustibles fossiles aux énergies renouvelables ou à d’autres énergies à faible émission de carbone, comme le nucléaire. »

Le Canada fait partie des quelque 195 signataires de l’accord qui se sont engagés à limiter l’augmentation de la température mondiale bien en dessous de 2 °C, idéalement sous 1,5 °C.

Un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), publié trois jours seulement avant que le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador ne dépose son nouveau budget, indiquait que les températures mondiales avaient déjà augmenté de 1,1 °C. Si on ne fait rien, les émissions des infrastructures existantes de combustibles fossiles pousseront les températures au-delà de 1,5 °C.

Le biologiste William Cheung, de l’Université de la Colombie-Britannique, est l’un des auteurs du plus récent rapport du GIEC. Aussi directeur de l’Institut pour les océans et les pêches à UBC, il affirme que la décision de Terre-Neuve-et-Labrador de continuer à financer et à encourager l’exploration pétrolière va à l’encontre des principales conclusions du rapport.

« Le monde doit maintenant entreprendre des mesures d’atténuation profondes, rapides et soutenues, a déclaré M. Cheung, faisant référence aux recommandations du rapport sur la réduction des gaz à effet de serre.

« Et nous savons que les émissions de combustibles fossiles constituent la plus importante source d’émissions qui contribuent au changement climatique, dans le passé et à l’heure actuelle. »

Il éclate de rire lorsqu’on lui parle des affirmations du gouvernement terre-neuvien concernant le « pétrole à faible émission de carbone ».

« On dirait qu’ils le comparent à l’extraction des sables bitumineux, dit-il. Mais par rapport à, disons, les énergies renouvelables ? L’énergie éolienne, l’énergie marémotrice ? L’utilisation du pétrole serait beaucoup plus élevée en termes de carbone par rapport à ces sources d’énergie renouvelables. »



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