Un combat pour de l’air plus pur sur les chantiers

Photo: Adil Boukind Le Devoir Un outil de mesure de la qualité de l’air, fourni par l’organisme Help Delhi Breathe, indique un IQA de 189, soit une faible qualité de l’air.

Les résidents de New Delhi, la capitale la plus polluée au monde, étouffent. Le Devoir vous présente les portraits d’Indiennes qui luttent pour un avenir où l’air sera respirable sur les chantiers de construction, là où la situation est encore pire. Premier de deux textes sur l’impact de la pollution de l’air chez les plus démunis, en Inde.

Des pétards éclatent bruyamment dans le petit village de Gokalpuri, au nord-est de New Delhi, la capitale indienne. Ici, le coeur est à la fête : les habitants, tout sourire, se préparent à célébrer Diwali — une fête majeure dans le monde indien.

Ces dernières années, les festivités s’accompagnent toutefois d’un malaise devenu trop familier. Durant la période entourant le festival, la combustion de feux d’artifice et de pétards entraîne des niveaux de pollution de l’air dangereusement élevés. Plusieurs Indiens redoutent cette période de l’année, où l’air devient presque irrespirable.

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Mais, pour Santosh, une femme de 53 ans de cette communauté, les niveaux extrêmement nocifs de pollution atmosphérique ont été une réalité à longueur d’année. Comme plusieurs habitants de ce village, elle a passé sa vie à travailler sur les chantiers de construction, endroit par excellence pour être exposé à la pollution de l’air.

Les travailleurs de la construction de la capitale indienne, très souvent des femmes, font face à un double fardeau puisqu’ils sont constamment exposés non seulement à la pollution de l’air, mais aussi à la poussière et aux particules en suspension sur leur lieu de travail. La majorité d’entre eux n’ont pas accès à de l’équipement de protection individuelle, alors que les niveaux de pollution de l’air sur les chantiers de la capitale contreviennent souvent aux lois en vigueur.

Le Devoir a rencontré Santosh dans son petit appartement, en plein coeur du village situé en marge d’un large chantier. Il n’y a qu’un tapis au sol dans la pièce principale. La couleur rosâtre des murs est à peine perceptible tant il fait sombre à l’intérieur, même en pleine matinée.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Santosh a travaillé pendant 32 ans sur des chantiers de construction à Delhi. À l’époque, elle n’avait pas conscience des impacts de l’air sur sa santé, mais elle dit aujourd’hui pouvoir comprendre les maux qu’elle a ressentis pendant toutes ces années grâce à Help Delhi Breathe.

Au début de sa vingtaine, Santosh s’est tournée vers ce métier pour l’argent. C’est un travail éreintant, mais il permet généralement de gagner entre 300 et 400 roupies indiennes par jour (entre 5 et 7 dollars canadiens). Parmi les emplois qui ne requièrent pas de qualification, c’est l’un des plus payants.

Jamais je ne voudrais que mes enfants travaillent dans la construction

 

Elle a quitté la construction en 2017, après 32 ans de labeur. Ses jours sur les chantiers, qui consistaient principalement en transport de matériaux, lui laissent de pénibles souvenirs. « J’avais une toux constante quand je travaillais sur les chantiers. Mes yeux brûlaient et coulaient tout le temps », témoigne-t-elle en hindi.

Faire les choses différemment

Ces symptômes sont communs chez les travailleurs des chantiers de la capitale indienne. Selon l’organisme Help Delhi Breathe, qui lutte pour mobiliser la population face à la crise de la pollution de l’air, les travailleurs de la construction souffrent de stress, de dépression, de perte de mémoire et de maladies comme la silicose, un trouble pulmonaire.

Le problème : ces derniers ne sont souvent pas conscients des liens entre leurs symptômes et la qualité de l’air. Santosh n’avait pas conscience, elle non plus, des impacts de l’air sur sa santé. Même qu’à plusieurs reprises, elle a emmené ses enfants sur les chantiers lorsqu’ils étaient plus jeunes, sans se douter des risques.

Par conséquent, peu de travailleurs exigent des changements sur les chantiers. Selon une étude de Help Delhi Breathe menée auprès des travailleuses de la construction, la pollution de l’air ne faisait pas partie de leurs principales préoccupations. Elles ne comprenaient pas non plus les notions techniques comme les particules fines.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Pooja Prewa, ambassadrice de Help Delhi Breathe

L’organisme a donc lancé une vaste campagne de sensibilisation auprès des travailleuses de la construction. Depuis près d’un an, Pooja Prewa, une jeune étudiante de la communauté choisie parce qu’elle est l’une des rares personnes éduquées dans son village, va à la rencontre de ces ouvrières. Elle les sensibilise aux enjeux de la pollution de l’air et leur apprend à utiliser et à interpréter par elles-mêmes les mesures des moniteurs de l’indice de la qualité de l’air.

Cette initiative a été menée dans deux autres communautés, de sorte qu’aujourd’hui, plus d’une soixantaine de femmes ont été formées à l’utilisation et à la lecture de ces moniteurs.

« Il faut non seulement les rassembler pour discuter des enjeux, mais aussi les aider à comprendre les effets de la pollution de l’air sur leur santé et celle de leur famille. Plusieurs de leurs enfants ont des problèmes respiratoires. Ils souffrent beaucoup », dit Pooja au Devoir.

Demander des comptes

Santosh a la gorge nouée lorsqu’elle pense à ses enfants. Désormais adultes, ces derniers ont réussi à percer dans d’autres domaines, à son grand soulagement. « Jamais je ne voudrais que mes enfants travaillent dans la construction. Jamais je ne voudrais qu’ils travaillent dans toute cette pollution et cette chaleur. Je l’ai fait pour qu’ils n’aient pas à subir tout ça », dit-elle avec émotion.

Elle se souvient d’une journée où elle avait dû les emmener au travail et voulu les protéger de la pollution de l’air. « Le directeur éteignait le ventilateur dans la pièce où il dormait, sous prétexte que cela gaspillait de l’électricité », dit-elle. Selon elle, tout était « trop demandé » pour les superviseurs des chantiers, comme obtenir de l’équipement de protection.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Une fresque montrant une femme travaillant en construction, à New Delhi

Aujourd’hui, Santosh arrive enfin à mettre des mots sur les maux qu’elle a ressentis pendant toutes ces années, grâce à l’initiative de Pooja. Comme elle, de nombreux travailleurs sont maintenant beaucoup plus au fait des risques associés à la pollution de l’air sur les chantiers — tellement que des changements s’opèrent déjà sur le terrain, constate Pooja.

« La communauté, en général, est devenue tellement plus consciente du problème de la qualité de l’air que les travailleuses ont commencé à demander des comptes aux directeurs », remarque la jeune étudiante.

« Au début de la campagne, quand je me rendais sur les chantiers sans mon moniteur, personne ne me prenait au sérieux. Mais quand on s’y rend avec l’appareil et qu’on leur montre les mesures “dans le rouge”, ils commencent à nous écouter [et prennent des mesures] pour mieux nous protéger », dit Pooja.

Et comme de fait, les temps changent. En 2021, la capitale a notamment imposé des procédures à suivre sur les chantiers de construction afin de réduire la pollution, comme le déploiement de pistolets antismog qui vaporisent de l’eau pour réduire la poussière, la couverture obligatoire des véhicules transportant des matériaux et l’interdiction d’abandonner des déchets de construction sur le bord de la route.

Pooja dit s’en réjouir : « C’est un pas énorme pour la protection des travailleurs. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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