Autour des mines, un gouffre se creuse

En suivant la route 117, après avoir traversé la réserve faunique La Vérendrye, on arrive à Val-d’Or, la porte d’entrée de l’Abitibi-Témiscamingue. Parmi les 22 mines actives au Québec, 7 se retrouvent actuellement dans cette région qui vit de l’activité forestière, mais surtout de l’industrie minière. Le Devoir l’a parcourue afin de comprendre si cette industrie était socialement acceptée. Car deux camps s’opposent : les gens qui en vivent et ceux qui y voient une forme d’asservissement social.

Rodrigue Turgeon habite à Val-d’Or par choix, pour être aux premières loges de l’industrie minière. Une industrie qu’il remet en question depuis des années. « C’est un choix que j’ai fait, de venir m’installer ici, de revenir ici, parce que cette dévastation-là, ce n’est vraiment pas ce que je souhaite pour mes enfants », admet d’emblée l’avocat, co-porte-parole de la Coalition Québec meilleure mine et coresponsable du programme national de MiningWatch Canada.

À une trentaine de kilomètres de la ville d’Amos, où il a grandi, se trouve le projet de mine Authier, qui prévoit l’exploitation de lithium. Ce projet sème la bisbille en Abitibi, puisqu’il est situé près de l’esker Saint-Mathieu-Berry, qui fournit notamment de l’eau d’une très grande pureté : celle qu’on retrouve dans les bouteilles Eska. « Cette mine-là, on en entend parler tous les mois », fait valoir M. Turgeon. Il croit que les gens de sa communauté ne sont pas prêts à laisser passer ce projet, qui pourrait, selon lui, avoir des répercussions sur cette formation géologique.

Photo: Jean Balthazard Le Devoir Rodrigue Turgeon, co-porte-parole de la Coalition Québec meilleure mine et coresponsable du programme national de MiningWatch Canada

 

En novembre dernier, des coalitions environnementales rendaient publiques des données selon lesquelles le Québec connaît un boom des permis d’exploration minière dans certaines régions du sud du Québec. Lundi, la Coalition Québec meilleure mine révélait que les titres miniers étaient en augmentation de 37,2 % en deux ans sur le territoire de l’Abitibi-Témiscamingue. François Legault a toutefois répété en campagne électorale qu’il n’y aurait pas d’exploitation minière sans acceptabilité sociale. Mais comment aborde-t-on ce concept ?

Photo: Jean Balthazard Le Devoir La mine à ciel ouvert Canadien Malartic, située en Abitibi-Témiscamingue, est considérée comme l’une des plus grandes au Canada.

Les mines de la discorde

« Des détracteurs, il y en aura toujours », lance Laurian Marcotte, travailleur minier, dans son bureau tapissé de photos des différentes mines où il a gagné sa vie. Il souhaite pour sa part que d’autres gisements soient découverts afin que l’Abitibi continue d’être prospère. « C’est notre gagne-pain, c’est le futur de mes petits-enfants. […] C’est ça, la réalité. C’est un monde de mines, l’Abitibi, et de forêts. Il n’y a pas d’autres choses que ça. »

Au début des années 1930, alors que la famille de Laurian Marcotte s’affairait à défricher le territoire, l’Abitibi-Témiscamingue était connue pour ses paysages forestiers. Outre les bouleaux, les trembles et les conifères qui bordent les routes de la région, ce sont aussi les mines à ciel ouvert et les montagnes de résidus miniers qui la caractérisent. « Oui, le paysage s’est modifié, mais on est habitués à le voir comme ça. Ma maison est proche de deux anciennes mines. Ça ne nous dérange pas. On vit avec ça. C’est notre milieu », exprime-t-il.

Photo: Jean Balthazard Le Devoir Laurian Marcotte, travailleur minier

 

Rodrigue Turgeon ne vient pas d’une famille de mineurs, même s’il vit en Abitibi depuis son enfance. Il est toutefois très empathique par rapport à la situation des travailleurs miniers. « Ils font leur choix pour assurer le bien-être de leur famille. Cependant, on ne leur offre pas tellement d’options », ajoute celui qui croit que c’est à l’État de proposer des options de rechange viables à l’industrie minière.

Consulter plus tôt

En suivant une longue route forestière à partir de Val-d’Or, on aboutit à Winneway, où vit la communauté algonquine de Long Point. Son territoire est visé par plusieurs claims miniers, un titre qui donne le droit exclusif à des compagnies de procéder à des travaux d’exploration minière.

Photo: Jean Balthazard Le Devoir La communauté de Winneway, où vit la nation algonquine de Long Point, est visée par plusieurs claims miniers.

 

Cassandra Pichette, directrice du service des ressources naturelles de la Première Nation de Long Point, est catégorique. Elle ne veut pas de foreuse sur son territoire, et encore moins de projets miniers qui pourraient s’y développer. « On devrait se faire consulter pour n’importe quel projet ou travail et sur les dossiers miniers », soutient-elle. Une de ses plus grandes craintes est que le claim qui se situe tout près du lac Simard affecte les activités traditionnelles de sa nation comme la chasse ou la pêche. « Mes enfants, on les amène sur le lac, on fait beaucoup de camping. C’est notre mode de vie. Je suis vraiment inquiète et triste de penser que je pourrais voir mes enfants grandir avec une grosse mine à ciel ouvert aussi proche de la communauté. »

Photo: Jean Balthazard Le Devoir Cassandra Pichette, directrice du service des ressources naturelles de la Première Nation de Long Point

 

Dans une réponse obtenue par courriel, le ministère des Ressources naturelles et des Forêts (MRNF) explique que moins de 20 % des titres miniers font généralement l’objet de travaux. Questionné sur la possibilité de demander l’acceptabilité sociale à l’étape des travaux d’exploration minière, le gouvernement juge toutefois qu’il s’agit d’un « concept qui évolue dans le temps et [que] le niveau d’acceptabilité sociale diffère, notamment selon les régions et les contextes ». « Prévoir l’acceptabilité sociale d’un projet dès la prise de claim minier sur le territoire du Québec semble peu atteignable », ajoute-t-il.

Laurian Marcotte abonde dans le même sens. Pour lui, on ne doit pas alerter la population lorsqu’il n’y a pas encore de preuve concrète de la présence d’un gisement.

Un calcul subjectif

Plusieurs outils sont mis à la disposition du gouvernement pour calculer l’acceptabilité sociale d’un projet. Tous les projets miniers sont d’abord soumis à la Loi sur la qualité de l’environnement et à ses règlements relatifs à l’évaluation et à l’examen des impacts sur l’environnement, dans lesquels sont intégrés des mécanismes de participation publique. Ces pratiques « offrent au gouvernement une vue d’ensemble du niveau d’acceptabilité du projet par les milieux d’accueil, au moment de son évaluation », explique Eric de Montigny, relationniste au MRNF.

Il admet qu’il n’y a pas d’arrêt d’évaluation de l’acceptabilité sociale, puisqu’elle évolue dans le temps, mais qu’il serait peu réaliste de la calculer à l’étape du claim minier. « La prise d’un claim minier ne signifie pas l’exploitation d’une mine. […] C’est moins de 20 % des titres miniers qui font généralement l’objet de travaux », fait-il valoir.

Une position que partage Laurian Marcotte. « Il faut commencer par faire une découverte [avant de calculer l’acceptabilité sociale] », soutient-il. Rodrigue Turgeon, lui, voudrait qu’on repense la Loi sur les mines, notamment l’étape de l’exploration minière. « Pourquoi ne pas revoir complètement le système de l’octroi des claims pour permettre au préalable aux populations locales et aux nations autochtones de qualifier ces territoires-là d’incompatibles avec les activités minières ? […] On se trouve dans des régions qui sont ultradépendantes de cette industrie-là, mais on n’offre pas d’autres options. »

Avec Jonathan Allard



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