Les cultures destinées à nourrir l’humanité diminuent en faveur du biocarburant

Une plantation de palmiers à huile en Indonésie
Photo: Achmad Ibrahim archives Associated Press Une plantation de palmiers à huile en Indonésie

La hausse récente du prix du pétrole dans la foulée de la guerre en Ukraine donne des ailes à l’usage croissant de terres cultivées à d’autres fins que celle de nourrir des populations, notamment pour produire des biocarburants, dénonce un organisme mondial. Si la tendance actuelle se poursuit, seulement 29 % des terres cultivées sur la planète serviront à nourrir directement les humains d’ici 2030.

Dans un récent rapport, le World Resources Institute (WRI) dénonce cette tendance lourde qui pourrait faire en sorte que, d’ici sept ans, l’humanité produise 30 % moins de calories que ce qui est requis pour nourrir tous les habitants de la Terre.

En 1960, la moitié des terres cultivées servaient à l’alimentation locale directe des populations, contre 37 % aujourd’hui, affirme le WRI. Le reste (63 %) va à l’alimentation animale, aux exportations (dont une partie sert aussi à l’alimentation), à la transformation et à diverses industries (textile, pharmaceutique, etc.), notamment à celle des biocarburants conventionnels. Or, la guerre en Ukraine est venue récemment redorer le blason de ces carburants non fossiles.

Carburants ou aliments ?

En effet, plusieurs pays, dont l’Inde, le Brésil et l’Indonésie, viennent de gonfler la part de biocarburants (à base de maïs, de soja ou d’huile de palme) requise dans l’essence. Aux États-Unis, 30 % de la production de maïs est déjà dirigée vers les usines d’éthanol et 30 millions de tonnes de soja seront récoltées en 2023 pour combler la demande accrue en biodiesel.

L’Indonésie vient de hausser à 35 % la part obligatoire de biocarburant — fabriqué là-bas avec l’huile de palme — dans le diesel. Or, cette culture a souvent été mise en cause dans la déforestation de forêts tropicales.

37 %
C’est le pourcentage des terres cultivées qui servent à l’alimentation locale directe des populations aujourd’hui.

Au Brésil, où les exportations d’éthanol vers l’Europe ont triplé en 2022, 15 % des biocarburants seront requis dès avril dans l’essence pour contrer la flambée du prix du pétrole. Des investisseurs décrivent maintenant ce pays comme « l’Arabie saoudite » des biocarburants, en raison de l’immense potentiel de production de carburants faits à base de canne à sucre, de maïs et de soja.

Ces décisions récentes favorisent la conversion de terres à d’autres fins que l’alimentation, mais aussi les risques de déforestation, notamment de la forêt amazonienne, estiment plusieurs scientifiques. Le potentiel de certains biocarburants pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) est de plus en plus contesté, notamment par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) qui, dans un rapport en 2019, a mis en garde contre les risques de désertification, de dégradation des terres et d’insécurité alimentaire que pouvaient poser ces cultures.

Une étude américaine réalisée sur l’efficacité de la politique nationale de 2005 favorisant le recours à l’éthanol pour réduire les émissions de GES du pays conclut que celle-ci a raté son objectif. Et cela, parce qu’elle a accru le recours aux tracteurs à essence, aux fertilisants, et favorisé la détérioration ou la conversion de milieux qui étaient auparavant des puits de carbone. De nombreux pays se détournent des « agrocarburants » produits à partir de plantes comestibles en faveur de ceux issus de résidus agricoles, forestiers ou de déchets.

Au Québec ?

Au Québec, 12 % du maïs cultivé va à la production d’éthanol et environ 82 % de la production de maïs et de soya sert à l’alimentation animale, affirme Patrick Mundler, professeur à la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval. Ce n’est pas tant la demande pour l’éthanol que notre modèle agricole, axé sur l’élevage animal et l’exportation, qui explique l’omniprésence de ces cultures à des fins autres qu’alimentaires ici, affirme-t-il. « Le Québec ne pourra jamais atteindre l’autosuffisance alimentaire, mais il gagnerait à diversifier son agriculture s’il veut plus d’autonomie. Pour ceux qui croient en une réelle transition écologique, la production de biocarburant [à base de maïs] ne fait pas partie non plus de l’équation », affirme-t-il.

29 %
C’est le pourcentage des terres cultivables sur la planète qui serviront à nourrir directement les humains d’ici 2030 si la tendance actuelle en biocarburants se poursuit.

Nadine Bachand, analyste principale en agriculture à l’organisme Équiterre, s’inquiète de cette tendance mondiale qui contribue à faire en sorte que 83 % des terres cultivées sur la planète servent à l’alimentation animale, mais ne fournissent en retour que 18 % des calories consommées par l’humanité.

Les terres agricoles pourraient nourrir plus « efficacement » les Québécois, pense-t-elle. « On n’a rien contre la consommation de viande, mais le gouvernement encourage l’usage de terres à d’autres fins que l’alimentation humaine. Ces autres cultures sont d’abord perçues comme des occasions de marché à saisir », avance-t-elle.

Changement de cap

Les récoltes mondiales actuelles devraient suffire à nourrir l’humanité entière, pourtant, 750 millions de personnes souffrent toujours de la faim, affirme le World Resources Institute. Et cela, parce que la superficie agricole destinée à l’alimentation animale, à l’exportation et aux autres produits a bondi de 77 % depuis 1960.

« La demande en viande, en produits laitiers et en aliments transformés, qui grandit dans les pays où les classes riches et moyennes sont en pleine croissance, explique cette situation, ainsi que les politiques favorables à d’autres cultures, notamment aux biocarburants », soutient l’Institut.

12 %
C’est le pourcentage de maïs cultivé qui va à la production d’éthanol au Québec alors qu’environ 82 % de la production de maïs et de soya sert à l’alimentation animale.

Cette tendance lourde rendra inaccessible l’atteinte des cibles de sécurité alimentaire visées pour 2030 par les Nations unies, estiment les auteurs d’une étude mondiale sur l’évolution des terres agricoles publiée dans la revue scientifique Nature.

Joint par Le Devoir, l’auteur principal de cette étude, Deepak Rae, chercheur à l’Institut pour l’environnement de l’Université du Minnesota, craint que la crise énergétique actuelle n’accélère cette tendance. « Comme les pays tentent d’être plus autonomes à court terme, ils risquent de détourner leurs cultures vers la production de biocarburants », dit-il.

Tant la demande pour l’éthanol (et d’autres agrocarburants) que la mondialisation contribuent au déséquilibre actuel, croit Deepak Rae. « Pour éviter une crise alimentaire, il faudrait augmenter la productivité des récoltes vouées à l’alimentation humaine, en investissant dans la recherche, affirme-t-il. Pour réduire l’usage du pétrole sans nuire à la sécurité alimentaire, on doit plutôt améliorer l’efficacité énergétique et miser sur les énergies renouvelables. Mais cela prend beaucoup de détermination politique et d’investissements. »


Une version précédente de ce texte, qui indiquait que 15 % du maïs cultivé au Québec va à la production d’éthanol, a été corrigée.

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