Une nouvelle mine dans l’«habitat essentiel» du caribou forestier

Environnement et Changement climatique Canada estime que les effets de l’exploitation « sont possibles » et que le caribou évitera probablement ce secteur qui fait pourtant partie de son habitat essentiel.
Photo: Jean-Simon Bégin Environnement et Changement climatique Canada estime que les effets de l’exploitation « sont possibles » et que le caribou évitera probablement ce secteur qui fait pourtant partie de son habitat essentiel.

Le ministre fédéral de l’Environnement, Steven Guilbeault, a approuvé lundi un important projet minier à ciel ouvert dans une région du Nord québécois considérée comme un « habitat essentiel » du caribou forestier — et plus précisément pour une population en déclin. Dans un contexte de probable boom minier, les experts de l’espèce plaident pour une évaluation plus large de l’impact de l’industrie sur ce cervidé de plus en plus menacé.

« Voilà ce qu’est un bon projet », a déclaré le ministre Guilbeault en autorisant la minière Galaxy Lithium, filiale d’une entreprise australienne, à exploiter un gisement de lithium à ciel ouvert dans une région située à une centaine de kilomètres à l’est de la baie James. Il est prévu d’y extraire près de 5500 tonnes de minerai brut par jour, et ce, pendant 20 ans.

Tout en évoquant la nécessité d’exploiter les « minéraux critiques » pour la transition, Steven Guilbeault a fait valoir que celle-ci doit se faire « avec de solides mesures d’atténuation pour protéger l’environnement ». Dans sa décision, publiée en même temps que le rapport de l’Agence d’évaluation d’impact du Canada (AEIC), il a précisé que le projet sera soumis à 271 « conditions » pour en réduire les impacts environnementaux. Il faut dire que celui-ci pourrait affecter des espèces en péril et des milieux humides.

Dans l’évaluation du projet, Galaxy Lithium précise aussi que l’exploitation de la mine se fera dans une région faisant partie de l’« habitat essentiel » du caribou forestier. Elle nécessitera également l’utilisation d’explosifs pour extraire 173 millions de tonnes de minerai, de roches stériles et de morts-terrains. En vertu de la Loi sur les espèces en péril du Canada, un habitat essentiel est défini comme étant « nécessaire à la survie ou au rétablissement » d’une espèce.

« Le promoteur estime que le projet causerait une perte d’habitat essentiel de 671,5 hectares pour le caribou forestier », dont 417 hectares « d’habitat de mise bas, de post-mise bas et de rut », peut-on lire dans le rapport de l’AEIC. Les tourbières arbustives et ouvertes, « composant 64 % de la superficie de la zone d’étude de la grande faune » analysée dans l’étude d’impact, pourraient en effet être fréquentées par le caribou.

« Le promoteur soutient toutefois que ce type de milieu est très commun dans le secteur et que les femelles privilégieraient des habitats plus éloignés de la mine », précise le document. Selon l’étude d’impact produite par la minière, ce secteur serait globalement « peu propice à satisfaire aux besoins vitaux du caribou forestier ».

Une question de perturbation

Environnement et Changement climatique Canada (ECCC) est d’avis que « le projet altérerait l’habitat du caribou forestier, sans toutefois contribuer de façon significative à l’augmentation du taux de perturbation de l’habitat à l’échelle de l’aire de répartition » de l’espèce au Québec.

Le ministère précise que le taux de perturbation de l’habitat dans la région serait de 32 %. Il fait valoir qu’en deçà d’un taux de perturbation de 35 %, la population de caribou bénéficie d’« une probabilité d’autosuffisance minimale » de 60 %. « La population locale de cette aire de répartition a donc une probabilité d’autosuffisance et est dite stable », ajoute ECCC.

Les plus récentes données pointent plutôt vers un déclin. Selon le promoteur, c’est la harde Nottaway qui est « susceptible » de fréquenter le secteur. Le rapport de l’AEIC fait état d’un cheptel de 308 bêtes en citant des données de 2016. Un inventaire effectué en 2022 par le gouvernement du Québec et publié lundi indique plutôt une population de 240 à 282 bêtes, soit un « déclin graduel » de l’ordre de 8 % à 28 % sur une période d’à peine six ans.

Le transport routier imputable au projet minier pourrait en outre provoquer du dérangement pour les caribous. Il est question de 218 passages par semaine sur la route Billy-Diamond (auparavant connue sous le nom de route de la Baie-James). « Le promoteur indique que cette augmentation substantielle du trafic routier pourrait accroître les risques de collision avec le caribou », souligne l’AEIC. À cela s’ajoutent les impacts potentiels liés au bruit et à la lumière artificielle.

« Le promoteur estime qu’en réponse à ces dérangements, le caribou déploierait une stratégie d’évitement du secteur minier. Considérant de surcroît la faible présence du caribou dans la zone d’étude de la grande faune, le promoteur juge que l’importance des effets associés aux dérangements par le bruit et le trafic routier serait mineure », peut-on lire dans le rapport fédéral d’évaluation.

ECCC estime néanmoins que les effets « sont possibles » et que le caribou évitera probablement ce secteur qui fait pourtant partie de son habitat essentiel. Le gouvernement Trudeau a donc décidé d’imposer des mesures à la minière. « Avant la construction, le promoteur devra élaborer et mettre en oeuvre un plan d’action pour atténuer les effets environnementaux négatifs du projet sur le caribou, en collaboration avec les autorités compétentes », a fait valoir le cabinet du ministre Guilbeault dans une réponse écrite au Devoir. On estime que, dans ce contexte, la nouvelle mine n’est « pas susceptible d’entraîner des effets environnementaux cumulatifs négatifs importants ».

« Compromis politique »

Professeur au Département de biologie de l’Université du Québec à Rimouski, Martin-Hugues St-Laurent redoute les impacts de ce genre de projet sur une espèce de plus en plus menacée. « Sur la base de la protection de l’habitat, la décision me semble injustifiée. Mais sur la base d’un compromis politique, elle peut être justifiable », dit-il.

« On parle de l’habitat essentiel d’une espèce, et donc d’un habitat qui est nécessaire pour sa survie et son rétablissement. Si on retire des éléments de cet habitat, on lui retire la marge de manoeuvre qui est nécessaire pour faire face à d’autres événements imprévus, comme des feux de forêt, des épidémies d’insectes, etc. », ajoute M. St-Laurent.

Le professeur critique aussi la propension à évaluer les projets indus­triels sans véritable perspective globale. « On autorise les projets un par un, ce qui fait augmenter le taux de perturbation. C’est ce qu’on fait depuis des décennies. »

Un point de vue que partage Daniel Fortin, professeur titulaire au Département de biologie de l’Université Laval. Ce dernier, tout comme M. St-Laurent, critique la limite de perturbation de l’habitat de 35 % évoquée dans le rapport de l’AEIC. « Même en étant sous ce seuil de perturbation, la population Nottaway décline. Elle n’a donc pas 60 % de probabilité d’autosuffisance, mais 100 % de chances de décliner. »

Selon les calculs de M. Fortin, l’impact de la mine sur l’habitat du caribou sera plus important que ce qui est indiqué par le promoteur. Il évoque une zone de plus de 400 km2, mais qui ne tient pas compte des autres projets miniers de la région.

À voir en vidéo