Harvey Mead, pionnier du mouvement environnemental québécois

Premier commissaire au développement durable du Québec, Harvey Mead avait publié en 2007 un rapport très critique de l’action gouvernementale en matière de protection de l’environnement.
Jacques Boissinot Archives La Presse canadienne Premier commissaire au développement durable du Québec, Harvey Mead avait publié en 2007 un rapport très critique de l’action gouvernementale en matière de protection de l’environnement.

Militant infatigable de la cause environnementale et pionnier du mouvement écologiste québécois, Harvey Mead s’est éteint le 14 janvier des suites d’une longue maladie, à l’âge de 82 ans, au terme d’une implication de plusieurs décennies sur la place publique.

Tour à tour enseignant, sous-ministre au ministère de l’Environnement du Québec, de 1990 à 1991, et membre fondateur de l’organisation écologiste qui deviendra Nature Québec, Harvey Mead a été l’« une des figures les plus importantes » du milieu environnemental québécois des 40 dernières années, souligne l’ancien journaliste du Devoir Louis-Gilles Francoeur.

« Il a marqué de son empreinte l’évolution du milieu environnemental québécois par un leadership intelligent, indéfectible et rassembleur, ajoute M. Francoeur, qui a couvert les dossiers environnementaux pendant 30 ans. Harvey Mead était un homme qui avait une vision aussi vaste que généreuse en matière de protection de l’environnement, et en particulier de la biodiversité. »

« Pour le mouvement environnemental québécois, le legs de Harvey est immense. Il a beaucoup contribué à faire avancer les politiques publiques en s’appuyant sur les luttes locales », raconte Christian Simard, ancien directeur général de Nature Québec et compagnon de route de Harvey pendant de nombreuses années.

« Il a été l’un des premiers à tenter de faire bouger les choses dans un organisme, puis de l’intérieur de la machine étatique, et enfin, en dressant un bilan critique de ses interventions, tout en proposant de revoir en profondeur les notions de croissance et de développement », poursuit M. Simard.

En 1981, une série de luttes parallèles pour la sauvegarde de milieux humides face à des projets de développement, dont une extension du port de Québec et un projet d’autoroute dans les battures de Beauport, amèneront Harvey Mead et d’autres écologistes à fonder le Front commun québécois des espaces verts et des sites naturels, qui deviendra l’Union québécoise pour la conservation de la nature, puis Nature Québec en 2005.

Convictions

Au cours de sa carrière, M. Mead a aussi été le premier à occuper le poste de commissaire au développement durable du Québec. Nommé en 2006, il n’a toutefois fait qu’un seul mandat de deux ans. Il aurait été mis à l’écart à la suite d’un premier rapport particulièrement critique du gouvernement, notamment en ce qui a trait à l’application de la Loi sur le développement durable.

Dans ce rapport publié en décembre 2007, dont plusieurs constats se sont confirmés par la suite, Harvey Mead dénonçait le manque d’encadrement environnemental du secteur agricole et le manque de volonté de réduire la production de matières résiduelles. Il estimait aussi que le fait que le Québec consomme de l’hydroélectricité masquait une partie de la réalité en ce qui a trait à la pollution et à l’exploitation abusive des ressources. Si toute l’humanité consommait autant que la population du Québec, soulignait-il, il faudrait trois planètes Terre pour subvenir à ses besoins.

Les gens ne font pas la preuve qu’ils change­ront leurs habitu­des de consom­mation

 

Louis-Gilles Francoeur se souvient d’ailleurs quand, lors de son passage au poste de commissaire, M. Mead avait choisi de ne pas démordre de ses principes. « S’il a semblé à l’étroit dans le poste de commissaire au développement durable et adjoint environnemental du vérificateur général, fonctions qu’il a occupées après sa démission de Nature Québec, il n’en a pas moins défendu âprement ses convictions dans cette fonction névralgique. »

Regard critique

Harvey Mead a par ailleurs continué d’alimenter, jusqu’en mars dernier, un blogue où il décortiquait sous un angle très critique plusieurs dossiers environnementaux, dont la crise climatique, les projets liés aux énergies fossiles, les politiques publiques canadiennes et québécoises, le développement économique ou encore la décroissance.

Il a aussi publié en 2017 le livre Trop tard. La fin d’un monde et le début d’un nouveau, aux éditions Écosociété. Dans cet ouvrage, il soulignait qu’il était trop tard pour préserver la vie telle que nous la connaissons après des décennies d’inaction. Selon la thèse défendue dans son livre, soit nous changeons notre système par un effort collectif massif, soit ce système s’effondrera sous le poids de ses excès, qu’ils soient économiques, sociaux ou écologiques. Dans ce contexte, l’idée d’opérer une transition « douce » pour modifier la trajectoire délétère que nous avons prise est impossible, tout comme le maintien du paradigme de la croissance, affirmait-il.

« Cet enseignant issu d’un cégep anglophone avait quitté les États-Unis parce qu’il ne pouvait plus endurer le développement effréné de ce pays voué au tout-à-l’automobile et à la consommation, ce vers quoi le Québec d’aujourd’hui semble glisser inexorablement », fait valoir Louis-Gilles Francoeur.

En entrevue au Devoir en 2003, alors qu’il était président de l’Union québécoise pour la conservation de la nature (devenue depuis Nature Québec), Harvey Mead insistait déjà sur l’importance de mieux prendre en compte les répercussions environnementales des projets de développement. « Personne ne peut se moquer de l’environnement aujourd’hui, il faut que les promoteurs démontrent l’impact de leurs gestes. »

Il se montrait aussi critique de la volonté réelle des citoyens de changer leurs habitudes au nom de la protection de l’environnement. « Les gens ne font pas la preuve qu’ils changeront leurs habitudes de consommation. L’opinion publique est sensible à l’environnement, mais les gestes ne suivent pas. Dans tous les sondages, à la question “Seriez-vous prêt à payer davantage pour avoir un environnement sain ?”, tout le monde répond oui, mais dans les faits, c’est faux. »

M. Mead citait comme exemple l’achat de véhicules utilitaires sport (VUS) très polluants, mais de plus en plus courus. « Il faudrait prendre des moyens draconiens et mettre en place une taxe de plusieurs milliers de dollars pour décourager les gens de s’en procurer, affirmait-il au Devoir. S’ils persistent, l’argent pourrait aller à des programmes environnementaux de lutte contre les changements climatiques. On pourrait aussi accorder un rabais substantiel sur les petites voitures pour inciter les gens à les acheter. Mais il faut toucher le portefeuille, c’est avec l’argent que les gens modifient leurs manières d’agir. »

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