«Extinction locale» en vue pour une importante harde de caribous forestiers

Plusieurs populations de caribous forestiers au Québec accusent de déclins qui menacent leur survie au cours des prochaines années.
Éric Deschamps Plusieurs populations de caribous forestiers au Québec accusent de déclins qui menacent leur survie au cours des prochaines années.

Inventaire après inventaire, on constate que la situation du caribou forestier s’aggrave au Québec. De nouvelles données publiées lundi par le gouvernement Legault révèlent ainsi qu’une population importante de la Côte-Nord accuse un déclin qui devrait la conduire, en partie, vers l’« extinction ». Il faut dire que son habitat est de plus en plus réduit, principalement à cause de l’exploitation forestière.

Dans le cadre de nouveaux inventaires aériens réalisés au cours de l’hiver 2022, le gouvernement du Québec a entre autres survolé un territoire de près de 30 000 km2 afin d’évaluer l’état de la population de caribous forestiers dite « Outardes », dont l’habitat est situé au nord de Baie-Comeau.

Les données récoltées par les experts de la faune sont sans équivoque : pour la seule période 2018-2021, le déclin moyen annuel de cette population atteint 11 %, en raison de la mortalité élevée et du trop faible nombre de naissances. « Le faible recrutement observé au cours des dernières années est insuffisant pour compenser le taux de mortalité élevé des adultes observé pendant cette même période », constatent-ils dans le rapport mis en ligne lundi après-midi.

À la suite des inventaires, un total de 803 caribous ont été observés, mais on estime que cette population compterait au mieux 1180 bêtes. De ce nombre, on recensait à peine 8 % de faons. « En somme, plusieurs indicateurs de l’état de la population de caribous forestiers Outardes [semblent indiquer] un état précaire […] et un taux de survie des adultes inférieur aux valeurs attendues pour espérer l’autosuffisance de la population », peut-on lire dans le rapport gouvernemental.

Afin de mieux exposer cette tendance au déclin, on fait état de données pour un territoire de plus de 10 000 km2 recoupant le territoire de deux populations, soit celle de Manicouagan, située plus au nord et moins touchée par les coupes forestières, et la population Outardes. « Les densités estimées dans ce secteur en 2014 étaient parmi les plus élevées au Québec (6,3 caribous par 100 km2), témoignant de la qualité d’habitat dans ce secteur et de la faible proportion de perturbations d’origine naturelle et anthropique. » En 2014, 719 caribous avaient été observés sur ce territoire, mais à peine 319 l’ont été en 2022.

Dans le groupe vivant plus au sud, le déclin est aussi flagrant. Au sud du réservoir Manicouagan, à peine 38 bêtes ont été observées en 2022, contre 113 en 2014. Et au sud du 51e parallèle, seuls six groupes de caribous regroupant 92 individus ont été observés sur un territoire de plus de 10 000 km2. Ces données, concrètement, laissent croire à « une extinction locale graduelle des groupes situés au sud de l’aire de répartition du caribou forestier de la population Outardes », concluent les experts de l’espèce.

Coupes forestières

« Ce que nous observons dans la population Outardes est représentatif de ce que l’on voit dans plusieurs autres depuis plusieurs années. La frange sud montre des signes inquiétants de déclin, car c’est là que les coupes forestières sont concentrées et que la cascade d’événements qui mène à une hausse de la prédation a lieu », explique Martin-Hugues St-Laurent, professeur au Département de biologie de l’Université du Québec à Rimouski et spécialiste de la recherche sur cette espèce menacée.

« Les données d’inventaires tout juste publiées viennent confirmer ce que la science nous dit depuis des années à propos des perturbations dans l’habitat du caribou : quand on perturbe l’habitat à des seuils trop élevés, les populations se retrouvent en déclin », ajoute Pier-Olivier Boudreault, directeur de la conservation à la Société pour la nature et les parcs (SNAP) Québec.

Cette hausse constante de la dégradation de l’habitat de l’espèce au Québec est imputable en bonne partie à l’industrie forestière, mais aussi à la construction de routes et à l’exploitation minière. Résultat : des hardes ont été pratiquement rayées de la carte. C’est le cas à Val-d’Or et dans Charlevoix, où on a capturé et mis en enclos les bêtes pour éviter leur disparition.

Ailleurs, les plus récents inventaires vont dans le sens de ce qui a été constaté pour la population Outardes. L’inventaire aérien mené en 2020 sur 28 000 km2, pour la population de caribous du Pipmuacan, un territoire important pour les Innus, a permis d’évaluer la population à seulement 225 bêtes. « Les perturbations de l’habitat » sont trop importantes, « la population est dans un état extrêmement précaire et sa capacité d’autosuffisance est peu probable dans les conditions actuelles », concluaient les experts du gouvernement.

« Grande précarité »

En ce qui a trait à la population Caniapiscau, qui fait partie des trois inventaires publiés lundi, les experts du gouvernement du Québec ont recensé 329 caribous sur un territoire de 10 000 km2, mais qui compte pour à peine 8 % de l’aire de répartition de la population Caniapiscau.

En Gaspésie, la situation de la harde isolée qui survit en bonne partie dans le parc national de la Gaspésie (mais aussi à l’extérieur de celui-ci en période hivernale) se maintient au seuil de la disparition.

Selon des données qui remontent à l’automne 2021, mais qui ont été publiées le lundi 16 janvier 2023, on y compterait entre 37 et 40 caribous. « Les estimations d’abondance de 2020 et 2021 révèlent une stabilité démographique de la population, dont les effectifs ont diminué continuellement jusqu’en 2019. La population de caribous montagnards de la Gaspésie subsiste dans un contexte de grande précarité étant donné la faible taille des trois groupes qui la composent, le faible taux de recrutement et le peu d’échanges entre les groupes », résume-t-on dans le rapport.

Dans ce contexte, le gouvernement Legault mise sur une stratégie extrême pour tenter d’éviter leur disparition : les femelles gestantes seront capturées sous peu et placées en enclos pour y donner naissance. Si tout se passe bien, elles devraient être relâchées, avec leur faon, à la fin de l’été prochain.

Le gouvernement Legault doit présenter en juin prochain sa « stratégie » de prévention de la disparition du caribou forestier. Le fédéral avait menacé l’an dernier d’intervenir pour protéger l’habitat essentiel du cervidé en raison de l’absence d’un plan québécois de conservation de l’espèce.

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