Quand l’éolien risque de menacer des espèces en péril

La grive de Bicknell est inscrite comme espèce « menacée » depuis plus de 10 ans, en vertu de la Loi sur les espèces en péril du Canada.
Photo: Pierre Fradette Québec oiseaux La grive de Bicknell est inscrite comme espèce « menacée » depuis plus de 10 ans, en vertu de la Loi sur les espèces en péril du Canada.

Le développement du plus gros projet éolien de l’histoire du Québec pourrait nuire à la survie d’espèces menacées. Les promoteurs, dont fait partie Hydro-Québec, ont d’ailleurs mal évalué les impacts potentiels pour la faune en péril, selon les avis d’experts gouvernementaux. Ceux-ci leur demandent donc de refaire leurs devoirs, afin de pouvoir préciser l’ampleur des risques pour des espèces d’oiseaux, de chauves-souris et pour le caribou forestier.

Hydro-Québec, Énergir et Boralex se sont associées pour développer les projets « Des Neiges », qui consistent en trois projets de 400 mégawatts (MW) chacun, pour un total de 1200 MW. Ceux-ci seraient construits dans les MRC de La Côte-de-Beaupré et de Charlevoix. Ces projets, qui avaient d’abord été présentés comme un seul projet « scindé en trois secteurs », nécessiteraient des investissements de trois milliards de dollars pour construire entre 180 et 240 éoliennes.

Deux des trois études d’impact ont déjà été déposées par les promoteurs, dans le cadre du processus d’évaluation environnementale du Québec. Elles portent sur les projets « Secteur Charlevoix » et « Secteur Sud ». Elles ont aussi fait l’objet d’« avis d’experts » de différents ministères, dont Environnement et Changement climatique Canada (ECCC) et le ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs (MELCCFP).

Selon ce qui se dégage de leurs constats, les deux études comportent des lacunes importantes en matière d’évaluation des risques pour la biodiversité et les espèces menacées. ECCC estime notamment que « la méthodologie employée pour décrire le milieu biologique spécifiquement en lien avec les espèces en péril n’est pas appropriée pour évaluer de manière adéquate le potentiel de retrouver ces espèces dans la zone d’étude, évaluer les impacts du projet sur ces dernières, et déterminer les mesures d’atténuation, de surveillance et de suivi environnemental qu’il pourrait être nécessaire de mettre en oeuvre ».

Dans le secteur Charlevoix, où on prévoit un déboisement de 500 hectares et la perte de 67 000 m2 de milieux hydriques, les impacts liés à la disparition d’habitat « n’ont pas été évalués pour chacune des espèces en péril susceptibles d’être présentes dans l’aire d’étude ».

Grive de Bicknell

On retrouve en effet plusieurs espèces en déclin dans les secteurs ciblés pour le projet. C’est le cas de la grive de Bicknell, un oiseau dont 80 % de la population niche au Québec, en bonne partie dans cette région, et qui est inscrit comme espèce « menacée » depuis plus de 10 ans, en vertu de la Loi sur les espèces en péril du Canada. ECCC constate d’ailleurs que le projet du secteur Charlevoix « présente un haut potentiel d’avoir une empreinte supplémentaire dans l’habitat de la grive de Bicknell qui risque de poursuivre l’aggravation de sa situation ». Pas moins de 70 éoliennes seraient construites dans des zones présentant un bon potentiel pour l’espèce, calcule le MELCCFP. Dans le secteur Sud, on évalue qu’au moins 10 éoliennes et des chemins d’accès empiéteraient sur cet habitat.

L’étude d’impact du secteur Charlevoix indique plutôt qu’« aucune grive » n’a été détectée lors des inventaires. Or, tant ECCC que le MELCCFP affirment que l’évaluation est erronée. Pour détecter leur présence, il faut installer des stations d’écoute qui permettent de capter leur chant. Mais dans le secteur Charlevoix, « aucune station d’écoute n’a été localisée à moins de 50 mètres d’un point d’éolienne projeté », souligne le MELCCFP. « Conséquemment, il est impossible de juger des impacts du projet sur l’habitat de la grive de Bicknell et sur l’espèce elle-même. »

Dans le secteur Sud, ECCC est d’avis que « le nombre de stations est faible compte tenu du territoire à l’étude, qu’il n’est pas en lien avec les positionnements prévus des éoliennes et qu’il a été réalisé pour la grande majorité à l’extérieur de l’habitat de la grive de Bicknell ». Il faut noter que si l’espèce est présente dans un secteur, les travaux de déboisement ne seraient pas permis du 1er mai au 15 août, soit durant la période de reproduction. Dans le secteur Sud, on évoque des superficies « significatives » de déboisement, soit près de 400 hectares.

Le directeur général de la Société pour la nature et les parcs du Québec, Alain Branchaud, demande au ministre Steven Guilbeault d’intervenir. « L’importance du secteur pour le rétablissement et la survie de la grive de Bicknell, l’absence de protection adéquate autour des nids et le fait qu’il s’agit de l’habitat essentiel désigné en vertu de la Loi sur les espèces en péril font en sorte que le ministre fédéral de l’Environnement est dans l’obligation de recommander la prise d’un décret de protection. »

Les deux études d’impact déposées concluent par ailleurs qu’aucun engoulevent d’Amérique n’a été observé dans la zone. ECCC précise cependant que le projet « se situe dans l’aire de répartition pour la reproduction » de cette espèce, qui est inscrite sur la liste des espèces en péril du Canada. Pourtant, ajoutent les experts du ministère, « aucun inventaire spécifique pour cette espèce n’a été réalisé », et ce, même si elle « pourrait être présente ».

Le projet serait aussi situé dans l’aire de répartition de trois espèces de chauves-souris « en voie de disparition », selon le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada. Les parcs d’éoliennes sont considérés comme « l’une des principales menaces anthropiques qui pèsent sur ce groupe d’espèces », note le MELCCFP. En plus des éoliennes elles-mêmes, qui peuvent les tuer, elles sont vulnérables à la destruction des habitats. Mais les études d’impact comportent des lacunes, notamment parce qu’elles ne traitent pas de la possible présence de sites d’hibernation.

Les avis d’experts font également état de l’absence de documentation sur la présence d’amphibiens dans les cours d’eau de la zone à l’étude et du manque de « caractérisation » des cours d’eau qui comptent des poissons.

Caribous forestiers

Le secteur Charlevoix empiète par ailleurs sur « l’habitat essentiel » du caribou forestier, et plus précisément sur celui de la harde de Charlevoix. Celle-ci a été mise en captivité en 2022, en attendant la présentation cette année d’une stratégie québécoise pour la protection de l’habitat de l’espèce. Les promoteurs le mentionnent d’ailleurs dans leur étude, qui conclut que le projet n’aurait aucun impact sur le caribou.

Le MELCCFP n’est toutefois pas de cet avis. Il estime qu’au moins 18 éoliennes sont prévues dans l’aire de répartition de l’espèce, de même que « plusieurs kilomètres de chemins à construire ». Le ministère rappelle aussi aux promoteurs que « les répercussions sur les populations de caribous forestiers se font sentir non seulement aux sites d’implantation des infrastructures, mais également dans un rayon pouvant aller jusqu’à quatre kilomètres de ceux-ci. Dans le cas spécifique des éoliennes, le bruit et le mouvement des pales peuvent générer une modification des comportements anti-prédateurs et ultimement un abandon d’habitats optimaux ».

Dans ce contexte, les experts du ministère québécois demandent que le projet « soit revu afin d’éviter complètement la mise en place d’infrastructure à l’intérieur de l’aire de répartition de cette espèce ». Pour construire chaque projet, des chemins sont prévus, mais aussi du camionnage, notamment pour transporter le béton nécessaire pour construire la base de chaque éolienne. Les évaluations disponibles estiment le nombre de camions entre 5000 et 10 000 pour chaque phase du projet Des Neiges.

« Impacts cumulatifs »

Directeur général de Québec oiseaux, Jean-Sébastien Guénette n’est pas surpris des lacunes relevées dans les deux études d’impact, disant avoir déjà constaté ce genre de situation dans le cadre d’autres projets. Il estime toutefois qu’il sera essentiel de poursuivre les études, notamment pour bien documenter les impacts potentiels pour la grive de Bicknell.

Dans un contexte de multiplication attendue des projets éoliens au Québec, M. Guénette plaide pour une meilleure analyse des risques pour la faune aviaire. « Il faudrait un projet de recherche pour répondre aux questions qu’on se pose sur les impacts des éoliennes sur les espèces d’oiseaux. »

Lui et Marc Bishai, avocat au Centre québécois du droit de l’environnement, estiment aussi qu’il serait important d’évaluer les « impacts cumulatifs » dans le cadre de l’analyse de tels projets. Me Bishai déplore le fait que ce ne soit pas la pratique courante au Québec. Ce serait pourtant nécessaire, notamment dans ce cas-ci, en raison de la volonté de développer trois projets importants dans une seule région, où on trouve déjà des projets de développement éolien.

Le Devoir a interpellé Hydro-Québec sur les risques du projet pour les espèces en péril. La société d’État nous a renvoyé vers Boralex. « Nous sommes présentement rendus à la période de questions et réponses avec les instances gouvernementales concernées. Ce processus de questions et réponses est habituel et normé, et vise à préciser certains aspects des études soumises dans le cadre de l’étude d’impact et à identifier d’éventuelles mesures de mitigation si nécessaire », répond Boralex.

Est-ce que le projet pourrait être modifié pour réduire les impacts sur les espèces en péril ? « Nous sommes sensibles aux questions soulevées par le ministère et nous sommes justement en train d’en prendre connaissance et de préparer des réponses. Par respect pour ce processus, nous ne sommes pas en mesure de répondre à cette question pour le moment, mais nos réponses seront rendues publiques dans le cadre de cette démarche », ajoute l’entreprise.

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