Autochtones et écologistes s’opposent au rejet d’eau dans la nature

L’exploitation des sables bitumineux provoque la création d’immenses bassins où sont stockés les résidus toxiques du traitement du pétrole.
Ed Jones Agence France-Presse L’exploitation des sables bitumineux provoque la création d’immenses bassins où sont stockés les résidus toxiques du traitement du pétrole.

Des représentants de Premières Nations et d’Environmental Defence Canada dénoncent la volonté du gouvernement Trudeau d’élaborer une réglementation qui permettrait à l’industrie des sables bitumineux de rejeter dans la nature l’eau usée issue de la production pétrolière, une fois que celle-ci aurait subi un traitement qui reste à déterminer.

Le Canada a beau se présenter en chef de file de la protection de la biodiversité et de la réconciliation avec les Premières Nations, il se prépare à commettre des fautes graves sur les deux fronts, ont soutenu écologistes et Autochtones jeudi à la conférence de l’ONU sur la biodiversité (COP15).

Concrètement, le gouvernement fédéral élabore présentement une réglementation qui permettrait à l’industrie pétrolière de régler un problème qui ne cesse de grossir de jour en jour, et ce, depuis des décennies : les bassins de décantation de l’eau que génère le traitement des sables bitumineux au moment de leur exploitation en sol albertain.

Nous voulons [que les bassins] soient retirés, mais pas au prix des impacts sur les cours d’eau, notre santé et l’environnement. L’industrie pousse cela comme la seule option.

 

Ces nombreux bassins, qui représentent de véritables lacs contenant de l’eau chargée de métaux lourds, de résidus acides et d’autres composés toxiques, couvrent une superficie de près de 300 km2, ce qui comprend les zones associées aux bassins, et un volume de 1400 milliards de litres, selon Environmental Defence.

Rejet dans les rivières

L’industrie, qui prévoit encore produire du pétrole à partir des sables bitumineux pendant plusieurs années, cherche donc à se débarrasser des liquides accumulés au fil du temps. L’option privilégiée par les entreprises et par le fédéral serait de traiter cette eau, avant de la rejeter dans la rivière Athabasca et d’autres cours d’eau. Cela implique cependant d’élaborer une réglementation permettant de déroger à la Loi sur les pêches, qui interdit actuellement ce type de déversements en raison des risques pour l’habitat du poisson.

Pour Melody Lepine, responsable des relations gouvernementales et avec l’industrie pour la Première Nation crie de Mikisew, ce projet représente un risque supplémentaire inacceptable qui s’ajouterait à ceux que représente déjà l’omniprésence de l’industrie pétrolière en Alberta. « Nous travaillons avec le Canada sur la réglementation, mais cela nous a été présenté comme la seule option viable. Quelles sont les autres options ? Il doit y en avoir plus d’une », a-t-elle fait valoir jeudi.

« Nous sommes inquiets de la croissance des bassins, nous voulons qu’ils soient retirés, mais pas au prix des impacts sur les cours d’eau, notre santé et l’environnement. L’industrie pousse cela comme la seule option », a-t-elle ajouté. Selon Mme Lepine, le risque est clair : « Ça aura des répercussions sur notre culture et notre mode de vie. Pourtant, il n’y a pas d’études sur les impacts pour la santé, mais aussi pour notre culture et notre mode de vie. On ne peut pas approuver de projet de ce genre. »

Responsable du programme climat et énergie pour Environmental Defence, Aliénor Rougeot redoute que cette réglementation soit aussi une façon de faciliter l’exploitation des sables bitumineux pour encore plusieurs années. « La réglementation ne garantit pas qu’une fois l’eau relâchée, l’industrie n’ajoutera pas encore de l’eau dans les mêmes bassins qui continuent de contaminer le sol et les eaux souterraines, en plus de relâcher des composés toxiques dans l’atmosphère. On pourrait donc continuer de polluer l’environnement des Premières Nations pour permettre à l’industrie de continuer de produire du pétrole », explique-t-elle.

Biodiversité

Paul Bélanger, responsable des enjeux scientifiques pour l’organisme Keepers of the Water, rappelle que l’industrie des sables bitumineux représente déjà des risques importants pour l’environnement et la santé humaine dans les régions albertaines touchées par l’exploitation.

« On voit déjà des poissons atteints de tumeurs et des problèmes similaires chez les orignaux », fait-il valoir, en ajoutant que des milliers d’oiseaux sont morts après avoir choisi de se poser dans des bassins de décantation, qu’ils confondent avec les lacs naturels.

Selon lui, il est aussi évident que le rejet de l’eau des bassins ne peut se faire de façon sécuritaire, d’autant plus qu’il n’existerait actuellement pas de preuve que l’eau ainsi rejetée ne représente pas de risque pour l’environnement et la santé humaine.

Malgré les craintes exprimées jeudi, le gouvernement fédéral se veut rassurant. « Au début de l’année dernière, notre gouvernement a mis sur pied un groupe de travail Couronne-Autochtones afin de contribuer à l’élaboration d’une nouvelle réglementation sur les effluents des mines de sables bitumineux », a expliqué au Devoir, par courriel, Environnement et Changement climatique Canada.

« Le groupe de travail a élaboré une évaluation en quatre phases des solutions possibles pour relever le défi des bassins de résidus des sables bitumineux. Ceci pourrait être confié à des experts en gestion de l’eau dans le but de protéger l’environnement, y compris le parc national Wood Buffalo, situé à 200 kilomètres en aval », a ajouté le ministère. « Aucune décision » n’est encore prise, assure Ottawa, et aucune « ne le sera avant la fin du travail du comité. Et ce sera basé sur la science et le savoir autochtone ».

Impacts climatiques des sables bitumineux

En plus des impacts redoutés pour les cours d’eau, la biodiversité et les Premières Nations, les sables bitumineux pèsent lourd dans le bilan climatique du Canada. Entre 1990 et 2020, la production de pétrole brut a plus que doublé au Canada. Cette hausse est principalement attribuable à une augmentation rapide de la production de pétrole à partir des sables bitumineux, « laquelle est beaucoup plus intensive en gaz à effet de serre que la production à partir de sources conventionnelles », selon les données du gouvernement fédéral.

Au cours de cette période, les émissions provenant de l’exploitation des sables bitumineux ont augmenté de 437 %. En 2020, l’industrie a émis plus de 80 millions de tonnes de gaz à effet de serre, soit l’équivalent des émissions de 32 millions de voitures.

Selon une étude publiée en 2021 par des chercheurs du University College de Londres, le Canada devrait laisser sous terre pas moins de 84 % de ses ressources en pétrole des sables bitumineux pour contribuer au respect de l’objectif de l’Accord de Paris sur le climat, soit limiter le réchauffement à 1,5 °C.

La production pétrolière en Alberta a atteint 3,6 millions de barils par jour entre janvier et juin 2022, selon les données disponibles. Les sables bitumineux comptent pour 85 % de cette production.



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