Des siècles de traditions durables

Aslak Holmberg, pêcheur sami
Photo: Julien Cadena Le Devoir Aslak Holmberg, pêcheur sami

Il y a un an, KM Reyes se cachait dans sa maison sur l’île de Palawan, aux Philippines, pour se protéger du « super typhon » Odette qui déferlait sur le pays. Le puissant souffle arracha le toit de sa demeure. Sa famille et ses amis ont également subi d’importants dégâts. « C’était un miracle de ne pas perdre nos vies », raconte la jeune femme, qui arpente ces jours-ci la moquette du Palais des congrès de Montréal dans le cadre de la 15e Conférence de l’ONU sur la biodiversité (COP15).

Un miracle ? Pas tout à fait, précise-t-elle. « Je suis très chanceuse que mon île, Palawan, ait encore aujourd’hui 50 % de son couvert forestier. La forêt et les mangroves ont été capables d’absorber le choc du typhon. Nous avons pu constater comment ces milieux sont importants pour protéger nos milieux de vie », se rappelle en entrevue au Devoir cette conservationniste environnementale.

Comme les presque 20 000 délégués venus à Montréal, Mme Reyes veut influencer le contenu d’un éventuel cadre mondial sur la biodiversité pour l’après-2020. En premier lieu, elle insiste pour y intégrer l’ambition de protéger 30 % du territoire terrestre et marin d’ici 2030 (cible no 3). C’est d’ailleurs pour partager son expérience personnelle à cet égard qu’elle participe à la COP15.

Co-fondatrice du Centre for Sustainability Philippines, Mme Reyes a contribué à la création d’une aire protégée de plus de 40 000 hectares, la forêt Cleopatra’s Needle Critical Habitat, sur l’île de Palawan. Vivent là une soixantaine d’espèces endémiques à Palawan et une trentaine d’espèces animales et végétales en danger à l’échelle mondiale, dont le pangolin. Ce territoire est également celui du peuple autochtone Batak, dont il ne reste que 200 membres.

Photo: Julien Cadena Le Devoir KM Reyes, activiste philippine

Au fil de sa démarche, le petit organisme, qui ne compte que six jeunes, a obtenu le consentement libre et informé des résidents du coin, fait du lobbying politique et réalisé des études scientifiques. Avec seulement 150 000 $ en poche, il a réussi à transformer cette terre publique en une aire protégée. L’invocation des « objectifs d’Aichi », adoptés en 2010 à la COP10, a servi de puissant levier au groupe auprès du gouvernement philippin.

« Je me suis déplacée de mon île reculée jusqu’à Montréal pour montrer, avec mon histoire, que d’avoir des objectifs mondiaux de protection de la biodiversité aide les organismes comme le nôtre à réaliser ses projets sur le terrain », explique Mme Reyes.

Nous avons pu constater comment ces milieux sont importants pour protéger nos milieux de vie

 

Ses priorités concernent aussi la cible no 19 du projet de cadre mondial. Celui-ci concerne le financement, par les pays développés, des efforts réalisés par les pays en développement pour la sauvegarde de leur biodiversité. Elle croit que cet argent devrait aller directement « aux peuples autochtones, aux communautés locales et aux jeunes », qui pourront eux-mêmes protéger la nature. Dans le Cleopatra’s Needle Critical Habitat, ce sont des garde-parcs autochtones qui entretiennent et surveillent le territoire.

Prêcher par la pêche

Aslak Holmberg, lui, vient des confins nordiques de l’Europe. Ce jeune homme, membre du peuple sami, a grandi dans une famille d’éleveurs de rennes. En été, les siens pêchent le saumon. « Ces pratiques traditionnelles sont encore aujourd’hui un vecteur important de notre culture, de notre langue et de notre connaissance de l’environnement », explique au Devoir celui qui vit dans la vallée du fleuve Teno, à la frontière de la Finlande et de la Norvège.

Or, ces deux derniers étés, Helsinki et Oslo ont décrété que la pêche au saumon serait illégale dans ce fleuve et ses tributaires. Un déclin massif du poisson est en cause. « Les populations de saumon ont effectivement fortement chuté ces quatre dernières années », convient M. Holmberg, qui est président du Conseil sami.

C’est sur nos territoires que la majorité de la biodiversité qui reste est protégée

 

De l’avis de ce pêcheur, certaines sous-populations de saumon du fleuve Teno pourraient néanmoins faire l’objet d’une pêche durable, telle que pratiquée par les Samis depuis des générations. Selon lui, c’est la surpêche des espèces dont le saumon se nourrit dans l’océan qui cause le déclin de ce dernier, ou bien la migration de ses proies vers le nord en raison du réchauffement climatique.

Les revendications de M. Holmberg à la COP15 portent donc sur la surexploitation des pêcheries, qu’il souhaite voir s’achever, et sur les modes de vie traditionnels des peuples autochtones, qu’il souhaite voir respectés.

« Nos traditions sont durables : nous les pratiquons depuis des siècles ou même des millénaires, soutient-il. Nous ne pouvons pas restreindre ces pratiques au nom de la conservation, parce que nous avons justement besoin d’exemples de modes de vie qui soient durables. »

En tant que membre du Forum international des peuples autochtones sur la biodiversité, M. Holmberg exerce des pressions sur les délégations nationales et supranationales, comme celle de l’Union européenne, pour que ses demandes se rendent à la table des négociations. Le reste du monde n’a pas le choix d’être sensible aux préoccupations autochtones : « c’est sur nos territoires que la majorité de la biodiversité qui reste est protégée », fait-il valoir.

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