Décortiquer les bilans catastrophiques sur l’état de la faune

Le vautour chagoun est un exemple d’espèce en « déclin extrême » qui pèse très lourd dans les compilations mondiales sur les populations de vertébrés.
Wade Tregaskis Flickr Le vautour chagoun est un exemple d’espèce en « déclin extrême » qui pèse très lourd dans les compilations mondiales sur les populations de vertébrés.

Ce texte est tiré du Courrier de la planète du 6 novembre 2022. Pour vous abonner, cliquez ici.

Difficile de peindre un portrait fidèle de la santé de la faune mondiale d’un seul coup de pinceau. Toutefois, comme c’est souvent le cas, c’est dans les détails du tableau que se cachent les éléments diablement importants.

Quand Brian Leung, un professeur de biologie à l’Université McGill, a commencé à creuser dans les données mondiales sur les populations de vertébrés il y a quelques années, il s’attendait à y observer une déchéance généralisée.

« Moi aussi, je lis les médias. À l’origine, je pensais que tous les groupes seraient en train de décliner : certains plus, d’autres moins », raconte-t-il. Or, au fil de sa démarche, ce spécialiste des analyses statistiques s’est trouvé plusieurs fois surpris : la plupart des populations de vertébrés sont « stables ».

Il n’est pas question de nier la gravité de la situation : certains groupes de vertébrés, comme les amphibiens, subissent des déclins majeurs. Les vertébrés de certaines régions du monde, comme ceux de la zone indopacifique, sont particulièrement touchés. Près de chez nous, pensons au caribou migrateur, dont le troupeau de la rivière George a décliné de 99 % depuis les années 1990.

Toutefois, on remarque aussi un rebond des populations animales dans certaines régions du monde, notamment en Europe. Depuis une cinquantaine d’années, par exemple, des groupes d’oiseaux et de mammifères ont montré une croissance importante d’un point de vue statistique dans le nord de l’Eurasie.

La matière première auscultée par M. Leung, c’est la Living Planet Database. On y réunit les observations de biologistes de partout dans le monde qui consignent la taille des populations animales d’année en année. La dernière édition compte 32 000 populations de 5230 espèces différentes.

« Des déclins substantiels sont en cours, c’est vrai, résume le chercheur. Mais il faut aussi noter qu’à certains endroits, la situation s’améliore. Il est important d’en être conscient, particulièrement quand on développe des accords internationaux sur la biodiversité. Si rien de ce que nous avions fait dans le passé n’avait permis d’améliorer la situation, ce serait préoccupant. »

Un indice difficile à interpréter

Tous les deux ans, le Fonds mondial pour la nature (WWF) se base sur le Living Planet Database pour produire son « indice planète vivante » (IPV). La dernière version signale un « déclin moyen de 69 % des populations [de vertébrés] depuis 1970 ». Les objectifs d’Aichi, adoptés à la COP10 sur la biodiversité, en 2010, utilisent l’IPV parmi leurs indicateurs de progrès.

L’interprétation de l’IPV est loin d’être évidente. Il est fondé sur une moyenne géométrique des tendances dans les populations d’animaux. Prenons deux populations de 100 individus : disons que l’une double, l’autre diminue de moitié. La moyenne géométrique restera la même. On compte toutefois 250 animaux en tout, soit 25 % de plus qu’à l’origine.

Les travaux de M. Leung, publiés en novembre 2020 dans la revue Nature, montrent qu’une poignée de populations en « déclin extrême » déterminent en grande partie la catastrophe décrite par l’IPV. Celles-ci diffèrent statistiquement de la tendance dominante. Si on les retire du calcul, la trajectoire globale se transforme en une légère croissance.

99 %
Il s’agit du pourcentage de déclin du troupeau de caribous migrateurs de la rivière George depuis les années 1990.

Le vautour chagoun est l’une de ces espèces qui tirent très fort sur la moyenne. Ce charognard, que l’on comptait autrefois par millions en Inde, a aujourd’hui presque disparu en raison d’un médicament anti-inflammatoire qu’il ingérait en se nourrissant de carcasses de bovins.

« C’est un bon ajout à la littérature », dit Philippe Marchand, un ancien professeur de biostatistique à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, au sujet de l’étude de M. Leung et de ses collègues. L’article montre que l’indice est « très sensible aux extrêmes ».

Plus fondamentalement, cette avancée met en perspective l’utilité d’outils qui prétendent représenter l’ensemble de la faune mondiale avec un seul nombre. « Comment représente-t-on le vivant ? demande M. Marchand. En pratique, si le caribou diminue de moitié, cette perte n’est pas compensée par un doublement du chevreuil. »

Selon la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES, selon le sigle anglais), le quart des espèces appartenant aux groupes d’animaux et de végétaux évalués par les scientifiques sont menacés, en moyenne. L’IPBES est l’équivalent du GIEC pour la biodiversité.

Pour l’équipe de l’Université McGill, la prochaine étape consiste à lier les tendances dans les populations animales à des phénomènes dans l’environnement. Est-ce que la pollution, les changements climatiques, la présence d’espèces envahissantes ou la création d’aires protégées modifient la trajectoire empruntée par les populations ?

« Protéger 30 % de la surface terrestre d’ici 2030 est une entreprise grandiose, dit M. Leung. […] Même si on n’atteint pas cet objectif, cela va probablement améliorer la situation. Cela dit, savoir comment un tel objectif se traduit vraiment pour la biodiversité, c’est une autre question. »



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