Le Canada décrié pour la gestion de ses forêts

Certaines études évaluent que ces forêts séquestrent environ 25 % du carbone émis par l’humain sur Terre, et jouent ainsi un rôle crucial dans la lutte contre les changements climatiques.
Photo: Getty Images/iStockphoto Certaines études évaluent que ces forêts séquestrent environ 25 % du carbone émis par l’humain sur Terre, et jouent ainsi un rôle crucial dans la lutte contre les changements climatiques.

Alors que la COP15 s’ouvre à Montréal, un organisme américain classe le Canada parmi les mauvais élèves en matière de gestion des forêts et le classe au 3e rang mondial pour ce qui est de la perte de forêts primaires et intactes, considérées comme des réserves capitales de la biodiversité sur Terre.

L’organisme américain National Resources Defense Council (NRDC) accuse le Canada de laxisme à l’égard de l’industrie forestière, et ce, parce que des données provenant de l’organisme Global Forest Watch placent le pays tout juste après la Russie et le Brésil en matière de superficie de forêts primaires et intactes coupées, à jamais disparues.

« Pour le Canada, il ne s’agit pas de déforestation, mais d’“exploitation forestière”. Or, les forêts primaires sont des réservoirs uniques de biodiversité et participent à la lutte contre les changements climatiques. On ne peut simplement remplacer ces arbres par d’autres. Il s’agit de déperditions et de dégradations majeures d’écosystèmes uniques et irremplaçables », souligne Jennifer Skene, gestionnaire de solutions pour la lutte contre les changements climatiques au NRDC.

« Cela place le Canada en contradiction avec ses récents engagements et l’image qu’il projette sur la scène internationale », dénonce-t-elle.

Selon le NRDC, ce ne sont pas moins de 550 000 hectares de boisés qui ont fait l’objet de coupes massives l’an dernier dans les vastes forêts mixtes et boréales canadiennes. Et les forêts de l’hémisphère Nord, dont les rares forêts intactes et primaires qu’abritent le Canada, l’Alaska, la Sibérie et quelques autres pays nordiques, sont maintenant considérées comme l’un des principaux puits de carbone sur le globe. C’est notamment le cas des forêts pluviales de la Colombie-Britannique.

Certaines études évaluent que ces forêts séquestrent environ 25 % du carbone émis par l’humain sur Terre, et jouent ainsi un rôle crucial dans la lutte contre les changements climatiques. Les forêts boréales intactes capteraient deux fois plus de carbone que les forêts tropicales, et entre 30 % et 50 % plus que les forêts exploitées.

« En raison de la grandeur du territoire, les actions du Canada ont un effet direct sur le futur de la planète. Or, on tolère encore des pratiques forestières non durables qui concourent à la perte de biodiversité », déplore Mme Skene.

L’industrie forestière compte pour 10 %des émissions totales de gaz à effet de serre (GES) au Canada, en sus de celles dues à la dégradation des forêts boréales, selon le NRDC. « C’est autant que les émissions de GES liées à l’exploitation des sables bitumineux. »

Vert ou pas ?

En 2019, Justin Trudeau s’est posé en défenseur de l’environnement en appelant ses partenaires du G7 à dénoncer la déforestation des forêts amazoniennes. Mais le Canada ferme les yeux sur ce qui se passe sur son propre territoire, souligne Mme Skene.

Le Canada aurait même récemment exercé des pressions sur le Conseil européen pour limiter et retarder l’application d’un projet de réglementation visant à assurer la traçabilité des produits forestiers vendus sur le continent et le fait qu’ils ne proviennent pas de forêts primaires, rapportait récemment le journal britannique The Guardian. « Cela prouve que le Canada veille d’abord sur son industrie, dont une partie des produits provient toujours de forêts primaires », déplore la gestionnaire de solutions.

Dans son rapport de 2021 sur l’état de ses forêts, le Canada affirme que, sur ses 362 millions d’hectares de forêts, seulement 756 000 hectares ont été exploités (0,21 %), et à peine 50 000 hectares (0,01 %) déboisés. Or, le fédéral qualifie toujours de « forêts » le territoire déboisé dont l’usage demeure réservé à l’exploitation forestière. Seules les forêts rasées à d’autres fins (agriculture, construction, etc.) sont considérées comme « déboisées ».

« Pourquoi ne pas limiter l’activité forestière aux seules zones déjà exploitées, plutôt que de continuer à couper des forêts primaires ? » suggère Jennifer Skene.

Produits éphémères

 

Selon Pier-Olivier Boudreault, directeur de la conservation pour la Société pour la nature et les parcs (SNAP) Québec, il est clair que le Canada et le Québec ont failli à protéger certaines forêts primaires — et la disparition lente de nombreuses espèces en est le signe. « La disparition du caribou forestier, c’est le canari dans la mine de la disparition des forêts primaires et anciennes du Québec. C’est un constat d’échec de la gestion de nos forêts. Le gouvernement traîne de la patte pour protéger ces habitats uniques », affirme-t-il.

Selon ce dernier, l’industrie gruge chaque année davantage de territoires vers le nord pour s’approvisionner en matières ligneuses dans des forêts cruciales pour plusieurs peuples autochtones et plusieurs espèces fauniques.

« L’industrie prétend qu’exploiter le bois est une façon durable de conserver le carbone qui y est stocké, mais seulement 30 % du carbone d’un arbre coupé est réellement stocké dans une planche ou un meuble. Environ 25 % est perdu lors de la transformation, et le reste demeure dans les racines, les souches et les branches inutilisées », soutient le porte-parole de la SNAP Québec.

Avant tout, M. Boudreault s’indigne que 55 % du bois récolté au Canada — aussi dans des forêts primaires — soit destiné à la fabrication de produits jetables de faible valeur, notamment du papier de toilette, des mouchoirs, des essuie-tout, ainsi qu’à la production de pâtes et papier ou de granules de bois de chauffage. « Tout comme pour le plastique à usage unique, il faut se questionner sur notre consommation de ces produits et qu’Ottawa s’engage à formuler des politiques pour en réduire l’usage », dit-il.

Malgré tout, la SNAP nuance le jugement comparant la gestion des forêts au Canada à celle de la Russie et celle du Brésil, où les forêts sont notamment incendiées pour être converties à des fins agricoles. « Cette déforestation a une empreinte carbone bien pire », précise le directeur de la conservation.

Contacté au sujet de ces critiques, le ministre des Ressources naturelles du Canada, Jonathan Wilkinson, a rappelé par la voix de son attaché de presse qu’Ottawa s’était notamment engagé à planter deux milliards d’arbres en 10 ans. « Les pratiques forestières du Canada sont reconnues à l’échelle internationale, puisqu’environ 75 % des terres forestières publiques aménagées sont certifiées selon au moins une norme d’aménagement forestier durable, a indiqué par écrit Keean Nembhard. Comme le pays abrite 25 % de la superficie de la forêt pluviale tempérée et 33 % de la forêt boréale restante, le gouvernement du Canada soutient une gestion forestière fondée sur la recherche scientifique et le respect des valeurs écologiques. »

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