Hydro-Québec fait un pari optimiste sur la bonne volonté de ses abonnés

Hydro-Québec est forcée de convaincre ses clients de mieux consommer en hiver. Une stratégie incertaine, mais inévitable, selon l’entreprise publique, à une réussite de la transition énergétique.
Photo: Getty images Istock Hydro-Québec est forcée de convaincre ses clients de mieux consommer en hiver. Une stratégie incertaine, mais inévitable, selon l’entreprise publique, à une réussite de la transition énergétique.

De nouveaux barrages ? Des parcs éoliens ? Rien de cela ne pourra répondre à la croissance de la demande d’électricité dans les cinq prochaines années. Hydro-Québec est donc forcée de convaincre ses clients de mieux consommer en hiver. Une stratégie incertaine, mais inévitable, selon l’entreprise publique, à une réussite de la transition énergétique.

D’ici à ce que plusieurs nouvelles éoliennes entrent en fonction en 2027, la société d’État prévoit augmenter de 60 % la performance de ses programmes qui reposent sur la bonne volonté de ses abonnés. C’est avec ces 1000 mégawatts(MW) supplémentaires qu’elle pense réussir à répondre aux besoins en pointe, qui s’élèvent à environ 40 000 MW.

Ces programmes « comportementaux » — qui visent, lors des grands froids, à « déplacer » la consommation d’énergie vers les heures où le réseau est moins sollicité — fonctionnent grâce aux incitatifs financiers qu’Hydro-Québec offre aux abonnés participants. Rien n’oblige les grands consommateurs à y participer.

De tels programmes sont offerts depuis longtemps aux clients industriels. Toutefois, depuis 2015, Hydro-Québec cible aussi les abonnés commerciaux et institutionnels. Ceux-ci seront de plus en plus sollicités : on veut par exemple rallier des écoles, des centres commerciaux et des entrepôts. Et, depuis 2019, les clients résidentiels peuvent aussi contribuer.

Selon le plus récent plan d’approvisionnement d’Hydro-Québec, le programme « gestion de puissance Affaires » devrait dégager deux fois plus de puissance en période de pointe dans 10 ans. Le programme « tarification dynamique », qui vise la clientèle résidentielle et commerciale, devrait doubler d’ici trois ans. Et on prévoit que la filiale Hilo — qui échoue pour l’instant à atteindre ses cibles — ira chercher plus de 600 MW de puissance d’ici six ans, par rapport à 10 MW l’an dernier.

Comment la société d’État peut-elle prévoir avec autant d’optimisme ce dont elle ne décide pas ? « C’est une bonne question, qu’on se pose même parfois à l’interne, répond Kim Robitaille, la directrice de la planification de la conduite du système énergétique chez Hydro-Québec. Nos ingénieurs aussi doivent être convaincus : ils trouvent que des boulons, c’est pas mal plus fiable que du comportemental… »

Des études de marché confirment néanmoins que ce genre de « changement de culture » est possible, assure Mme Robitaille. « On ne peut pas dire “je vais continuer à consommer comme avant, à n’importe quelle heure de la journée, sans me conscientiser sur ma consommation d’électricité”, et penser vivre dans un Québec électrifié. Ça ne se peut pas », soutient-elle. « On n’a vraiment pas le choix » de virer vers le comportemental, ajoute-t-elle.

On ne peut pas dire “je vais continuer à consommer comme avant, à n’importe quelle heure de la journée, sans me conscientiser sur ma consommation d’électricité”, et penser vivre dans un Québec électrifié. Ça ne se peut pas.

 

Le ministre de l’Énergie, Pierre Fitzgibbon, déclarait justement vendredi vouloir déposer un projet de loi « costaud » dès 2023 pour encadrer davantage les comportements énergivores. Il n’est pas exclu d’y inclure une tarification dynamique, soit d’exiger aux clients d’Hydro-Québec qu’ils paient davantage lors des périodes de pointe hivernales.

Séquence de décisions

 

Le pilotage des électrons sur la grille d’Hydro-Québec est un exercice d’équilibre. Le Devoir a eu l’occasion de visiter le centre de contrôle du réseau principal de la société d’État. Pour des raisons de sécurité nationale, l’emplacement exact de cette salle, située dans la région de Montréal, ne peut être révélé.

Sur le mur de ce centre de contrôle souterrain, plongé dans la pénombre, se trouve une immense carte schématique du Québec. Des voyants lumineux représentent les principales infrastructures du réseau. « Ce que vous voyez ici, c’est l’ensemble de la province. À droite, c’est le nord, où se trouve la production. Et à gauche, c’est le sud, où se fait la consommation », explique Hubert Nolet Côté, le chef de ce centre de contrôle.

Trois répartiteurs tiennent les commandes de ce poste sept jours sur sept, 24 heures sur 24. Ce sont eux qui communiquent avec les responsables des centrales de production pour lancer un groupe turbine-alternateur quand la demande bondit. Ils se fondent sur une planification serrée des besoins, constamment adaptée en fonction de la météo.

Lors des grands froids, une séquence de décisions permet de rehausser la puissance sur le réseau. On peut demander à des clients industriels de fermer leurs machines. Il est possible de se tourner vers le marché de l’électricité nord-américain pour acheter de la puissance. Ou encore de légèrement diminuer la tension sur le réseau, ce qui réduit l’appel en puissance.

Et évidemment, la société d’État peut solliciter les participants aux programmes volontaires de réduction de la pointe. Toutefois, souligne David Beauvais, un spécialiste des réseaux électriques intelligents qui a travaillé chez Hydro-Québec et à la Régie de l’énergie, ces programmes offrent des gains plus imprévisibles.

« Tout ce qui est comportemental, où on s’attend à ce que les gens écoutent un signal de prix, c’est beaucoup moins certain », dit M. Beauvais, qui est maintenant président d’Alterum, une jeune pousse technologique dans le domaine de la transition énergétique. En raison de cette fiabilité moindre, ajoute-t-il, Hydro-Québec pourrait être forcée par les autorités à signer des garanties d’approvisionnement supplémentaires sur le marché nord-américain.

Un défi de communication

 

Tout cela ne veut pas dire que la société d’État ne doit pas s’engager dans la voie de la consommation raisonnée et impliquer ses clients. C’est d’ailleurs un mouvement mondial qui va de pair avec la décarbonation, indique Maya Jegen, une politologue de l’Université du Québec à Montréal, spécialiste de l’énergie et des réseaux électriques intelligents.

Au Québec comme ailleurs, le chemin vers cet idéal ne sera toutefois pas facile à franchir. « En général, les gens ont une faible compréhension du marché de l’électricité, explique Mme Jegen. Dans l’esprit des gens, c’est normal que ça ne coûte pas trop cher. Pour Hydro-Québec, c’est un défi de communication. »

Ces dernières années, l’entreprise publique mène justement une grande campagne pour se rapprocher de ses clients. Cette stratégie a été lancée en 2015, au moment de la nomination d’Éric Martel au poste de p.-d.g., et s’est accélérée en 2020, avec l’arrivée de Sophie Brochu aux commandes.

L’entreprise publique était autrefois très austère dans ses communications : elle avait décroché le Prix de la noirceur en 2009, remis par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec à l’organisme public le moins transparent.

Hydro-Québec est maintenant présente sur Facebook, Instagram, TikTok et Twitter. Ses modérateurs emploient un ton parfois humoristique qui fait le bonheur des internautes. L’entreprise a récemment signé des contrats avec des firmes de contenu numérique et de marketing.

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