Leçons européennes de sobriété énergétique

Le Québec ne manque pas d’électricité dans l’immédiat, mais il aura besoin de nouveaux volumes dans les prochaines années pour décarboner son économie.
Photo: Getty Images/iStockphoto Le Québec ne manque pas d’électricité dans l’immédiat, mais il aura besoin de nouveaux volumes dans les prochaines années pour décarboner son économie.

L’Europe vit une grave crise énergétique. Celle-ci met les citoyens et les entreprises devant des choix difficiles, mais elle fait également fleurir le concept de « sobriété énergétique ». Quels enseignements le Québec peut-il tirer du Vieux Continent pour relever ses propres défis en ce qui concerne l’électricité et le climat ?

Les contextes sont évidemment bien différents. En Europe, certains pays souffrent de l’interruption des livraisons du gaz naturel russe ; d’autres, de l’envolée généralisée du prix de l’énergie. Le gaz naturel sert à chauffer les maisons, mais aussi à produire une bonne partie de l’électricité. Les deux formes d’énergie sont ainsi interreliées.

Pour sa part, le Québec ne manque pas d’électricité dans l’immédiat, mais il aura besoin de nouveaux volumes dans les prochaines années pour décarboner son économie, comme le répétait mercredi François Legault. Le Québec doit par ailleurs rehausser sa puissance pour répondre à la demande lors des grands froids. Quant aux énergies fossiles, il doit adopter une approche plus frugale pour réduire les émissions de gaz à effet de serre qui y sont associées.

Comme on le dit pour l’alcool, la sobriété n’a pas forcément moins bon goût.

 

D’abord, qu’entendons-nous par « sobriété énergétique » ? Il s’agit d’une limitation volontaire de la consommation énergétique, souligne Éloïse Edom, une associée de recherche à l’Institut de l’énergie Trottier de Polytechnique Montréal. « Avec l’efficacité énergétique, on veut habituellement garder le même niveau de service en consommant moins d’énergie. Tandis qu’avec la sobriété, on serait prêt à changer le niveau de service », explique-t-elle.

Il y a toutefois de nombreux cas de figure où on peut réduire le niveau de service, mais sans sacrifier réellement le bien-être des usagers. Abaisser le chauffage à 19 °C — la mesure la plus emblématique du Plan de sobriété énergétique en France — entraîne peut-être certains désagréments, mais éviter de chauffer des pièces inoccupées ne provoque aucune diminution du confort de ceux qui fréquentent un bâtiment.

« Comme on le dit pour l’alcool, la sobriété n’a pas forcément moins bon goût », dit Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal. Abandonner de gros véhicules utilitaires sport (VUS) au profit de petites autos, ou des transports collectif et actif, présente des avantages au chapitre de la mobilité, des coûts, de l’activité physique et de la qualité de l’air, souligne-t-il.

Le chauffage : le nerf de la guerre

Revenons aux bâtiments, qui sont la cible de la plupart des mesures de sobriété en Europe. Quel serait l’effet de ces initiatives sur le réseau électrique québécois ?

« On peut, en ayant une gestion intelligente de notre chauffage — grâce à l’électronique ou simplement avec des humains qui prennent le temps de réfléchir —, réduire de 10, 15 ou 20 % notre consommation d’énergie en hiver, répond M. Pineau. Et après, si on fait des rénovations sur l’enveloppe thermique du bâtiment, sur les fenêtres et sur le toit, on peut aller chercher encore 20, 30, 40 ou même 50 %, selon l’ampleur des travaux. »

Généraliser de tels comportements permettrait, à l’échelle du Québec, d’économiser des milliers de mégawatts en période de pointe. Lors des grands froids, le chauffage des résidences et des commerces compte pour plus de 40 % de la demande en puissance sur le réseau d’Hydro-Québec. Selon la société d’État, abaisser la température de 1 °C permet de réduire de 5 à 7 % les coûts du chauffage résidentiel.

En pratique, il est très difficile d’inciter la population à accroître sa vigilance. Des analystes d’Hilo, la filiale d’Hydro-Québec vouée à l’efficacité énergétique résidentielle, ont remarqué que 10 % de leurs clients avaient une consommation d’électricité « démesurée » en été, raconte M. Pineau. Incrédules, les analystes ont compris que ces clients chauffaient et climatisaient en même temps… « Tout le monde se plaint du prix de l’électricité, mais personne ne fait attention à la gestion de l’énergie », déplore le professeur.

Comment faire mieux ? Les « tarifs de puissance » pourraient optimiser les efforts de la population, soutient M. Pineau. Actuellement, au Québec, les tarifs d’électricité résidentiels sont fondés sur l’énergie. Or, il coûte très cher à Hydro-Québec de bâtir un réseau dont la puissance est suffisante lors des grands froids. Dans le cadre d’une nouvelle structure tarifaire, le poids qu’exerce chaque abonné sur le pic annuel de puissance pourrait se traduire dans sa facture. « C’est déjà ce qu’on fait en Norvège ou en Italie », fait-il remarquer.

Répartir la charge

 

Réduire la consommation liée au chauffage est, à juste titre, un élément important des efforts de sobriété énergétique demandés à la population européenne. Toutefois, croit Mme Edom, il ne faut pas trop en demander aux ménages sur d’autres aspects moins considérables, comme l’éclairage. « Je ne suis pas sûre que la charge soit répartie équitablement entre les acteurs de la société. La charge repose beaucoup sur les citoyens, et pas toujours sur les entreprises, les industries. Or, en matière de consommation, ce sont de gros joueurs », dit-elle.

En ce qui concerne les entreprises, justement, Mme Edom souligne un point important, selon elle, du Plan de sobriété énergétique de la France : celui de multiplier les audits énergétiques et les diagnostics d’efficacité énergétique. « Avant de pouvoir réduire, il faut savoir ce qu’on consomme. Et bien que de tels audits existent ici aussi, ce n’est pas nécessairement une activité qui est toujours réalisée », fait-elle observer.

En parallèle, l’État doit remplir son devoir d’exemplarité, souligne Mme Edom. C’est ce que fait l’Allemagne, par exemple, qui a adopté un texte légal limitant le chauffage des bâtiments publics à 19 °C. « Il faut aussi que les gouvernements fassent preuve de transparence » au sujet de l’approvisionnement et des menaces énergétiques qui guettent les pays, ajoute la spécialiste.

À terme, la sobriété énergétique impose de redéfinir notre relation à l’énergie. Aux Pays-Bas, on présente un bulletin d’information aux citoyens pour les informer des moments dans la semaine où de l’énergie renouvelable alimente le réseau électrique, plutôt que de l’énergie fossile. Les parcs solaires et éoliens du pays dépendent évidemment beaucoup de la météo.

Les autorités néerlandaises « informent les consommateurs pour qu’ils s’adaptent aux contraintes de production. Puisque vous savez que mardi ce sera plus simple de produire de l’énergie renouvelable que mercredi, si vous voulez faire tourner votre machine à laver ou recharger votre voiture, faites-le plutôt mardi », explique Bernard Lebelle, le patron de The Green Link, une entreprise qui développe un outil numérique aidant les entreprises à atteindre leurs objectifs de durabilité.

Quand les éoliennes alimenteront une plus grande fraction du réseau électrique québécois, orchestrer une telle cohérence entre la production et la consommation pourrait devenir une idée payante.

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