Tenue en «otage» par les industries fossiles, la COP27 donne lieu à des «avancées timides»

Sameh Choukry, le président de la COP27, s’est exprimé lors de la session plénière de clôture du sommet climatique de l’ONU, dimanche, à Charm el-Cheikh, en Égypte.
Peter Dejong The Associated Press Sameh Choukry, le président de la COP27, s’est exprimé lors de la session plénière de clôture du sommet climatique de l’ONU, dimanche, à Charm el-Cheikh, en Égypte.

Après plus de deux semaines de négociations, la COP27 a donné lieu à un accord « historique » sur la compensation des dégâts climatiques. Mais tenues en « otage » par les industries fossiles, les avancées demeurent « timides » et le Canada peut être « montré du doigt », selon des experts environnementaux.

La création d’un fonds pour compenser les dégâts climatiques déjà subis par les pays les plus pauvres est un « grand pas pour la justice climatique et la crédibilité des négociations internationales », estime Alexandre Gajevic Sayegh, professeur adjoint au Département de science politique de l’Université Laval.

Le financement de ce fonds, signé à Charm el-Cheikh, en Égypte, demeure en négociation. Mais l’approbation de sa création par les pays riches, qui étaient depuis des années réticents à l’idée d’un financement spécifique, est une « avancée majeure ».

Cette nouvelle mesure s’ajoute à l’engagement de 2009, pas encore atteint, de porter à 100 milliards de dollars par an les financements à destination des pays en développement pour l’adaptation au dérèglement climatique et la réduction des émissions.

Le spécialiste en politique environnementale souligne aussi l’union de nouveaux pays au mouvement de diminution des émissions de méthane, un puissant gaz à effet de serre.

Une autre année perdue

La « principale lacune est l’absence de mesures claires pour la diminution de la production de pétrole et de gaz dans le monde », indique M. Gajevic Sayegh, qui juge qu’aucun progrès n’a été fait à ce sujet depuis la COP de Glasgow, en 2021. « On a perdu une autre année dans ce combat contre la crise climatique. »

La déclaration finale appelle à une réduction « rapide » des émissions et maintient l’objectif de l’Accord de Paris de contenir le réchauffement à 1,5 °C, mais les engagements actuels ne mettent pas sur « la bonne trajectoire », regrette le professeur.

En admettant qu’ils soient intégralement tenus, ils mettraient au mieux le monde sur la trajectoire de 2,4 °C à la fin du siècle et, au rythme actuel des émissions, sur celle d’un catastrophique 2,8 °C.

« Nous devons considérablement réduire les émissions maintenant, et c’est une question à laquelle cette COP n’a pas répondu », a déploré le secrétaire général de l’ONU, António Guterres.

Le Canada montré du doigt

Un échec que le professeur attribue en partie à « l’absence de leadership » du Canada. « Le monde a été tenu en otage par les principaux producteurs de pétrole et de gaz afin qu’il ne s’attaque pas directement à la cause » des changements climatiques.

Selon lui, le Canada, qui refusait d’inclure un libellé demandé par l’Inde visant l’élimination progressive de tous les combustibles fossiles, a « joué le rôle de l’ennemi jusqu’à la dernière minute ». Ottawa, qui avait soutenu le libellé du charbon l’année dernière, n’était pas disposé à accepter l’ajout du pétrole et du gaz.

« Encore une fois, le Canada a davantage écouté les lobbys pétroliers et gaziers que les voix des populations », a déclaré par voie de communiqué le responsable de la campagne Climat-Énergie à Greenpeace Canada, Patrick Bonin.

« On vit dans un état pétrolier, dit M. Gajevic Sayegh. Nos politiques ont toujours été alignées avec les besoins des industries fossiles. […] Il faut leur dire que le party est fini. »

Disposant pour la première fois d’un pavillon à la COP, le Canada a invité à trois événements des représentants de l’industrie des énergies fossiles. Une décision qui met « plutôt de l’huile sur le feu », a écrit dans un communiqué Andréanne Brazeau, analyste politique chez Équiterre.

Le Canada arrive au 58e rang sur 60 du Climate Change Performance Index, qui évalue chaque année la valeur des engagements et des politiques climatiques de 59 pays et de l’Union européenne.

Le premier ministre canadien, Justin Trudeau, n’était d’ailleurs pas présent à la COP27.

Des lobbys omniprésents

L’Égypte, qui a présidé la COP27 du 6 au 20 novembre, a été critiquée pour son arbitrage des négociations. Le pays est un grand allié diplomatique des États pétroliers et gaziers du Golfe et de la Russie.

« L’influence de l’industrie des énergies fossiles était partout », a accusé Laurence Tubiana, architecte de l’Accord de Paris de 2015. Des ONG ont révélé que la COP27 avait accueilli 25 % de lobbyistes du secteur pétrolier et gazier de plus que la COP26 à Glasgow.

« Nous sommes justes, impartiaux et transparents », a quant à lui martelé le ministre des Affaires étrangères, Sameh Choukri. « S’il y a eu des erreurs, il n’y avait aucune mauvaise intention derrière elles, nous avons tout fait dans l’intérêt des négociations », a-t-il ajouté.

Les négociations sur la « décarbonisation de nos économies seront d’autant plus importantes cette année, sachant que la prochaine COP aura lieu [aux Émirats arabes unis], chez un géant pétrolier », avance M. Gajevic Sayegh.

Il y a eu des avancées sur « le méthane, la déforestation et la justice climatique. Maintenant, il va falloir parler de “l’éléphant dans la pièce”. On ne sera pas un leader environnemental si on ne réussit pas à mettre nos culottes devant l’industrie pétrolière et gazière ».

Un concept qui s’essouffle ?

Quelques jours avant le début de la COP27, la militante écologiste Greta Thunberg avait tourné le dos aux conférences de l’ONU sur le climat, jugeant qu’elles étaient devenues des machines à écoblanchiment (greenwashing). Les COP « ne sont pas vraiment destinées à changer le système », mais à encourager des progrès graduels devenus vains au regard de l’urgence climatique, avait-elle déclaré.

Avec les obstacles qui se dessinent année après année pour trouver un consensus face à la catastrophe climatique, les COP sont-elles encore pertinentes ? Oui, répond Alexandre Gajevic Sayegh, qui estime qu’elles « ont encore leur raison d’être ».

La COP27 a notamment donné naissance à des « mini-accords entre des pays pollueurs et des pays développés ». L’Afrique du Sud, l’Indonésie ou le Vietnam, qui dépendent fortement du charbon dans leur mix énergétique, pourront désormais compter économiquement sur « l’Union européenne, les États-Unis et le Royaume-Uni » pour « décarboniser [leur] économie ».

Avec La Presse canadienne et l’Agence France-Presse

À voir en vidéo