Porter les grandes luttes féministes et écologistes d’une même voix

Anaïs Barbeau-Lavalette, Françoise David, Myriam Lapointe-Gagnon et Laure Waridel
Coautrices de L'état du Québec 2023
Images de Dorothea Lange (1940), U.S. National Archives and Records Administration, NARA record: 1372774 / Leio McLaren via Unsplash
Photomontage: Josselyn Guillarmou et Sandra Larochelle Images de Dorothea Lange (1940), U.S. National Archives and Records Administration, NARA record: 1372774 / Leio McLaren via Unsplash

Ce texte fait partie du cahier spécial L'état du Québec 2023

Vingt-sept années séparent la marche Du pain et des roses de 1995 de la marche Du pain et des forêts de 2022. Dans cet extrait d’un entretien réalisé par Josselyn Guillarmou et Sandra Larochelle pour L’état du Québec 2023, les organisatrices de ces deux manifestations abordent l’évolution des mouvements féministes et écologistes et le monde qu’elles souhaitent transmettre aux générations futures.

La journaliste Aurélie Lanctôt a qualifié l’ambiance de la marche Du Pain et des forêts du 8 mai 2022 de « funeste et sereine », évoquant une forme d’ambivalence face à la situation actuelle. Partagez-vous ce constat concernant le contexte politique, social et environnemental actuel ?

Laure Waridel : C’est intéressant d’avoir retenu cette dualité entre l’élément funeste et serein. Le mouvement Mères au front est vraiment dans le yin et le yang. On est à la fois dans l’amour bienveillant et protecteur de nos enfants, mais aussi dans la colère face à des décisions dont les conséquences menacent l’avenir de nos enfants. Une image qui revient souvent des Mères au front, c’est celle de l’ours. La maman ours est super douce, elle prend soin de son bébé, mais si quelqu’un menace sa progéniture, alors elle lève ses pattes, elle montre ses griffes. Elle est prête à mettre sa vie en danger s’il le faut. Je pense que beaucoup de mères en sont là. La situation est vraiment alarmante et demande une vision, de la volonté politique, de l’audace et, surtout, des actions concrètes ! Ce qu’on entend de tous les politiciens, c’est qu’ils ne peuvent pas aller plus vite que la société. Moi, j’ai l’impression que la population est prête et que les entreprises sont prêtes à aller beaucoup plus loin que nos élus en ce moment. […]

Myriam Lapointe-Gagnon : J’ai trouvé que l’ambiance de la marche était très belle, mais elle était sobre. Il y avait quelque chose de très émotif, de très terre à terre. Ce qui m’a le plus marquée, c’est la présence des enfants, mais aussi celle de nombreux jeunes adultes. Ils ont eu pleinement leur place dans la marche Du pain et des forêts. Les nouvelles générations, je les trouve très lucides. Ils et elles veulent s’engager pour des causes, mais il leur faut des lieux pour s’exprimer. Ce qu’on a voulu faire, c’est réveiller l’engagement citoyen. On se rend compte que cet éveil se fait souvent au moment de devenir mère ou de devenir père. Ça bouscule ta ligne de vie et les actions que tu souhaites mener. Ce genre de marche permet de nous reconnecter au contexte, de prendre notre place et d’agir concrètement, quitte à déranger.

Françoise David Sur le contexte actuel, je dirais que l’on vit dans un règne de médiocrité absolue face aux questions climatiques. Le gouvernement du Québec n’est pas totalement aux abonnés absents. Mais, à côté de ce qui devrait être fait, de ce que les changements climatiques exigent comme mesures et comme leadership, c’est médiocre et inquiétant. Pour la marche Du pain et des forêts, je savais qu’on était là pour des raisons sérieuses et nous étions sobres, mais il y avait aussi tellement d’amour, de douceur et de beauté. Moi, je n’ai rien vécu de funeste. Je dirais plutôt que c’était magique. J’avais l’impression de retrouver l’atmosphère de 1995. On était des femmes, peut-être moins en colère que ce que vous exprimez aujourd’hui. On pensait que tout était possible. On n’avait pas non plus affronté la question du climat. On ressentait un véritable bonheur d’être ensemble. Et ça, je l’ai vécu le 8 mai dernier. Ce qui m’a frappée, en tant que « vieille féministe », c’est vraiment le fait que les enfants étaient au centre de la marche. […] Comme grand-mère, j’adore ça. Ça donne un sens différent à la lutte et ça ne vous enlève rien en tant que féministes.

Anaïs Barbeau-Lavalette : Je pense que c’est un changement qui va dans le bon sens. On embarque nos enfants avec nous parce que la maternité devient le moteur d’une colère amoureuse. J’entends ce questionnement un peu partout : la révolte est-elle conciliable avec la maternité ? La question, c’est : puis-je allaiter mon enfant d’un bord et brandir mon poing ou mon finger de l’autre ? Et la réponse, c’est : oui ! Cette maternité-là donne de la puissance à la revendication. Je pense qu’avec le mouvement Ma place au travail, c’est ça la revendication. Les filles font des études et ne peuvent pas travailler parce qu’elles doivent rester à la maison pour garder leurs enfants, alors qu’une place en garderie leur était promise. Avec Mères au front, c’est pareil. On nous renvoie à notre rôle de parents, mais c’est souvent les mères qui doivent en faire davantage. On est censées faire tous les fameux petits gestes qui sont censés sauver le monde et puis rassurer nos enfants. Mais on ne peut pas porter seules tous ces immenses défis sur nos épaules.

À propos des autrices :

Anaïs Barbeau-Lavalette, cinéaste, autrice et coinstigatrice de Mères au front

Françoise David, militante féministe

Myriam Lapointe-Gagnon, maman, doctorante en psychologie et fondatrice du mouvement Ma place au travail

Laure Waridel, écosociologue Ph. D., autrice, chroniqueuse, cofondatrice d’Équiterre et coinstigatrice de Mères au front

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