Quand le climat doit entrer dans l’économie, et non l’inverse

François Delorme et Clarisse Thomas
Coauteurs de L'état du Québec 2023
Images de Dorothea Lange (1940), U.S. National Archives and Records Administration, NARA record: 1372774 / Leio McLaren via Unsplash
Photomontage: Josselyn Guillarmou et Sandra Larochelle Images de Dorothea Lange (1940), U.S. National Archives and Records Administration, NARA record: 1372774 / Leio McLaren via Unsplash

Ce texte fait partie du cahier spécial L'état du Québec 2023

Alors que le Québec est confronté à une situation économique, sociale et environnementale périlleuse, le luxe de l’inaction, de la transition douce ou des « petits pas » n’est plus envisageable. Dans cet extrait d’un texte publié dans L’état du Québec 2023, deux économistes dénoncent le manque de volonté des gouvernements de nos économies industrialisées et en appellent à une véritable « transformation ».

Il est impératif de modifier la structure même de notre société et, pour cela, le rapport du GIEC de 2022 nous offre plusieurs pistes de solutions pour une feuille de route écologique responsable. Une première salve de recommandations porte sur l’utilisation et la gestion de l’énergie : remplacer les énergies fossiles par des énergies propres, limiter le dioxyde de carbone et les émissions de méthane.

Le GIEC recommande également des changements structurels plus poussés afin de limiter la consommation énergétique de l’ensemble de la population. De l’isolation des bâtiments aux transports durables, en passant par la modification des régimes alimentaires qui délaissent les produits carnés et favorisent le végétarisme, le groupe d’experts mise sur une stratégie de changement par la demande (soit les acteurs économiques), soutenue par des lignes directrices gouvernementales. Ces dernières devraient être implantées sans tarder, nous dit l’organisation onusienne, pour influencer et conditionner les décisions de toutes et tous.

Le gouvernement du Québec n’est pas en reste et dispose de tous les outils nécessaires pour intégrer ces politiques publiques de lutte contre le réchauffement climatique dans ses décisions économiques.

Les réponses gouvernementales traditionnelles à la problématique environnementale sont souvent des mesures économiques qui font appel à la sensibilisation, à la taxation et à la réglementation. Ces outils servent principalement à atténuer les impacts environnementaux, et ce, en leur assignant une valeur monétaire dans les modèles économiques qui visent à promouvoir la croissance.

Cependant, une des lacunes majeures de ces mesures est qu’elles ne prennent pas en compte les inégalités économiques et sociales qu’elles engendrent. En effet, les changements climatiques ont des impacts inégaux sur la population. Ce sont majoritairement les ménages à faible revenu et les populations vulnérables qui subissent le plus les bouleversements climatiques et qui n’ont pas la capacité financière de s’adapter à ceux-ci. […]

Pour pérenniser nos systèmes sociaux, il est impératif d’inclure les changements climatiques comme facteur de risque afin d’éviter une vraie fracture sociale au sein de la population. Le paradigme de croissance doit donc non seulement tenir compte des inégalités engendrées par une répartition inégale de cette croissance, mais également prendre en compte les injustices environnementales.

On voit donc très bien la synergie qui s’établit entre économie, environnement et gestion des inégalités. On ne peut plus désormais faire fi, par exemple, du fait qu’une activité économique comme celle de la fonderie Horne, de la compagnie Glencore, à Rouyn-Noranda, stimule la croissance mais, par le fait même, génère aussi des métaux toxiques (notamment de l’arsenic) qui sont libérés dans l’air que respire la population. Les ménages qui habitent à proximité de la fonderie vivent dans le quartier le plus défavorisé de la ville et n’ont donc pas les moyens de se relocaliser. Ils subissent des taux d’exposition d’arsenic 33 fois plus élevés que la norme gouvernementale. C’est sans compter sur le fait que hormis son impact sur la santé humaine, la fonderie Horne contamine aussi les lacs, les plantes et les animaux sur des dizaines de kilomètres, à tel point que des espèces ont disparu et que l’on décourage la population de consommer les produits de la chasse et de la pêche issus d’une zone située dans un rayon de 50 kilomètres autour de l’usine.

Transition douce ou véritable transformation ?

Face à la triple crise que traverse le Québec, il est primordial de considérer les interrelations entre les trois sphères qui créent des boucles de rétroaction et peuvent accentuer les conséquences sur les autres sphères en cas d’actions gouvernementales. L’enjeu est donc ici de trouver des solutions et de nouveaux concepts pour tenter de mieux concilier économie, gestion des inégalités et environnement. C’est ainsi que, depuis quelques années, on parle de « développement durable » ou de « transition verte ».

Ces concepts font appel à des outils de transition « douce », tel que l’écofiscalité par exemple, qui mettent de l’avant des investissements importants dans des technologies innovatrices et permettent de continuer de tirer des bénéfices économiques des ressources naturelles tout en tentant de minimiser les dommages à celles-ci. […]

Cependant, à la lumière de la détérioration aiguë du climat, ce n’est pas d’une transition « douce » dont nous avons besoin, mais bien d’une véritable « transformation ». Toutes les initiatives équitables, écologiques et rentables doivent être mobilisées, mais, malheureusement, ces outils ne transforment pas la structure intrinsèque de notre économie basée sur la croissance à court terme. Avec l’exigence impérative du GIEC de plafonner les émissions de CO2 en 2025, les solutions que nous devons envisager se doivent d’être plus incisives et plus concrètes.

À propos des auteurs : 

François Delorme, enseignant au Département de sciences économiques de l’Université de Sherbrooke

Clarisse Thomas, économiste junior à François Delorme Consultation inc. et étudiante à la maîtrise en gestion de l’environnement à l’Université de Sherbrooke

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