Pourquoi est-ce si difficile de lutter contre la crise climatique ?

Du point de vue des pays développés, le dérèglement du climat demeure trop abstrait, estime la présidente de l’Association québécoise des médecins pour l’environnement, Claudel Pétrin-Desrosiers.
Photo: Patrick T. Fallon Agence France-Presse Du point de vue des pays développés, le dérèglement du climat demeure trop abstrait, estime la présidente de l’Association québécoise des médecins pour l’environnement, Claudel Pétrin-Desrosiers.

La conférence climatique de l’ONU (COP27) qui s’ouvre dimanche en Égypte se tiendra dans un contexte international peu propice à un sursaut de collaboration internationale. Mais au-delà de l’échec redouté par plusieurs, une question revient année après année : pourquoi est-ce si difficile de lutter contre la pire crise environnementale de l’histoire ?

Le 27 octobre dernier, plus d’un millier de scientifiques ont osé s’attaquer à un sujet tabou dans les conférences climatiques. Dans une lettre ouverte, ils ont affirmé sans détour qu’il est désormais impossible de limiter le réchauffement planétaire à 1,5 °C, contrairement à ce que répètent gouvernements et groupes environnementaux. « Non seulement cela laisse entendre que nous pouvons encore éviter l’effondrement climatique généralisé, mais cela fournit une excuse aux politiciens pour continuer à tergiverser, et aux pollueurs pour continuer à polluer », a résumé l’un des signataires, Bill McGuire, professeur émérite de risques géophysiques et climatiques à l’University College de Londres.

Il faut dire que cet objectif, qui permettait de limiter les dégâts, a surtout été inscrit dans l’Accord de Paris à la demande d’États très vulnérables aux impacts des dérèglements à venir, afin de les convaincre de signer l’entente en 2015. Or, depuis, la trajectoire climatique catastrophique s’est à peine infléchie, selon les plus récentes données de l’ONU. Le réchauffement se situe déjà à 1,11 °C, par rapport à l’ère préindustrielle, et il pourrait atteindre près de 3 °C.

Chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal, Erick Lachapelle souligne que ce constat d’échec découle d’une incompréhension de ce qui ralentit l’action. « On a trop longtemps considéré les changements climatiques comme un problème physique, économique et technique, comme lorsqu’on évoque le nécessaire déclin des énergies fossiles. Mais il existe aussi des obstacles sociopolitiques qui ralentissent l’action, par exemple certains lobbys, comme on le voit aux États-Unis, et le jeu de la politique. »

Ce texte est publié via notre section Perspectives.

Une joute particulièrement inégale, ajoute-t-il. « Il y a un grand nombre d’États souverains qui ont des intérêts divergents sur la question. Ça fait partie du problème. Mais tous ces États ne sont pas égaux. Il y a une poignée de pays riches et d’entreprises qui représentent une grande partie du problème. » À eux seuls, par exemple, la Chine, les États-Unis, l’Inde et la Russie représentent plus de 50 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre.

Face à eux, plusieurs dizaines de pays se sentent de plus en plus laissés pour compte, affirme Eddy Perez, du Réseau Action Climat Canada. « La fragilité autour de l’Accord de Paris, c’est qu’on s’entend pour dire que tout le monde va respecter ses promesses, mais que les pays riches ne l’ont pas fait pour leurs plans climatiques ni pour leurs engagements financiers envers les pays en développement. Plusieurs voient cela comme une promesse brisée et une trahison. »

Selon lui, ce genre de situation pourrait faire dérailler la COP27 et miner encore plus la confiance autour de la table de négociations. « La question de la justice climatique sera essentielle à la COP27. Elle va permettre de comprendre encore plus à quel point les impacts de la crise climatique sont des moteurs d’injustice. »

Manque d’ambition

Titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l’atténuation des changements climatiques à l’Université McGill, Catherine Potvin prédit déjà que la volonté des États demeurera insuffisante, et ce, au-delà d’une conférence qui ne devrait pas accoucher de progrès notables. « Il n’y a pas beaucoup d’appétit chez les gouvernements pour prendre des risques et faire des choses nouvelles. Je ne suis même pas certaine qu’ils comprennent le portrait scientifique et l’ampleur des changements qui sont à faire. Si on prend un seul exemple, celui du ministère des Transports au Québec, pensez-vous qu’il comprend qu’il faudrait changer la réglementation pour que la voiture ne soit plus la reine partout ? »

Les plus récentes données internationales témoignent d’ailleurs, encore une fois, du manque d’actions ambitieuses. Dans le cadre du rapport State of Climate Action 2022, publié à la fin octobre, un consortium de chercheurs a analysé 40 indicateurs qui permettent de mesurer les progrès réalisés pour respecter l’Accord de Paris (transition énergétique, transformation des industries et des transports, changements dans le secteur alimentaire, déforestation, finance, etc.). Résultat : aucun des 40 indicateurs n’est sur la bonne voie.

Photo: Agence France-Presse Selon les experts, même si tous les pays respectent les engagements qu’ils ont pris dans le cadre de l’Accord de Paris, le réchauffement planétaire pourrait atteindre presque 3 °C, au lieu de la cible de 1,5 °C.

Les choses ne pourront pas s’améliorer sans une profonde remise en question de nos modes de vie, prévient justement le plus récent rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Le document, outil de référence des négociations climatiques internationales, insiste sur la nécessaire décroissance de la demande en énergie et en ressources, sur le besoin de réaménager les villes, sur le caractère impératif de la réduction des besoins en transports motorisés (y compris l’avion) et sur le virage essentiel vers une diète « à base de plantes ».

« Sacrifices »

Si les pistes de solution sont si bien connues et documentées, pourquoi refuse-t-on de les suivre ? Du point de vue des pays développés, le dérèglement du climat demeure trop abstrait, estime la présidente de l’Association québécoise des médecins pour l’environnement, Claudel Pétrin-Desrosiers. « Il y a une forme de distance psychologique. La menace n’est jamais aussi directe qu’une autre situation pour laquelle il faudra décider d’agir maintenant. Ça semble souvent être un problème pour lequel on peut agir plus tard. »

Elle critique du même souffle ceux qui associent l’action climatique à une forme de renoncement au confort. « On présente souvent les changements nécessaires sous la forme de sacrifices, ce qui donne une image qui fait peur. Ça nourrit l’idée que nous allons vers quelque chose d’inconnu et de difficile. On pourrait avoir un vocabulaire différent. On ne parle pas suffisamment des bénéfices et des gains. L’action climatique, ce n’est pas seulement une question d’investissements en argent, mais aussi une question de bénéfices, notamment pour la protection des milieux naturels et pour la santé humaine. »

Pour changer les perceptions, il faudra impérativement transformer le système éducatif pour y inclure ces sujets, fait valoir Laurence Brière, chercheuse au Centre de recherche en éducation et formation relatives à l’environnement et à l’écocitoyenneté de l’UQAM.

Elle rappelle que même le GIEC y voit un vecteur de transition, mais aussi de remise en question des valeurs propres à nos sociétés. « Plus les gens ont des valeurs altruistes, plus ils sont susceptibles de s’engager dans le domaine climatique. Ce sont aussi des valeurs associées à un plus grand niveau de préoccupation par rapport à ces enjeux et à une meilleure perception de l’impact de leurs gestes en faveur de l’environnement. À l’opposé, les gens plus hédonistes et égoïstes sont moins portés vers l’engagement », explique Mme Brière.

Entre les deux, nous avons davantage le luxe d’attendre pour choisir, indique Catherine Potvin, qui étudie la crise du climat depuis plus de 40 ans. « Je suis extrêmement pessimiste. On commence à voir des points de bascule de la nature un peu partout. Je ne veux pas m’aventurer sur ce qui nous attend. J’ai trop vu les modèles climatiques pour avoir envie d’en parler. »



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