Véganisme et agriculture paysanne s’entrechoquent dans «La chèvre et le chou»

Le paysan Dominic Lamontagne et le militant végane Jean-François Dubé débattent de leurs convictions dans « La chèvre et le chou », en librairie.
Renaud Philippe Archives Le Devoir Le paysan Dominic Lamontagne et le militant végane Jean-François Dubé débattent de leurs convictions dans « La chèvre et le chou », en librairie.

Ce texte est tiré du Courrier de la planète du 1er novembre 2022. Pour vous abonner, cliquez ici.

Il est désormais de notoriété publique que l’élevage industriel a des conséquences désastreuses sur l’environnement et le bien-être des animaux. Dominic Lamontagne et Jean-François Dubé s’entendent là-dessus et proposent tous deux d’importants changements dans notre façon de produire la nourriture. Mais leur accord s’arrête non loin de ce constat. Il laisse place à un débat fertile qui se matérialise dans l’ouvrage La chèvre et le chou, paru mardi aux éditions Écosociété, à l’occasion de la Journée mondiale du véganisme.

Dominic Lamontagne, rat des champs, auteur des livres La ferme impossible et L’artisan-fermier, plaide pour une agriculture paysanne constituée de petites fermes diversifiées utilisant les techniques les plus « naturelles » possible et alimentant des humains se trouvant à proximité. Il est convaincu que ses poules, ses chèvres et ses cochons mènent une vie agréable et qu’elles ne souffrent pas lorsqu’il les abat rapidement au pâturage.

Pour Jean-François Dubé, rat des villes, militant végane ayant fait une maîtrise sur les liens entre les idées des mouvements animaliste et environnementaliste, cette pratique relève de l’horreur. « Si je m’occupe bien de mon chien, ce n’est pas un argument suffisant pour lui trancher la gorge et le manger, quand je peux aller me chercher du tofu et continuer de bien m’en occuper », illustre-t-il.

Les animaux de fermes sont dotés de sentience, c’est-à-dire qu’ils sont conscients et qu’ils ont la capacité de souffrir. Il serait donc immoral, du point de vue de M. Dubé, de leur enlever la vie pour « notre simple plaisir gustatif », alors qu’il est possible, dans notre société occidentale actuelle, d’éviter de les consommer tout en maintenant une bonne santé. La philosophie végane rejette également l’exploitation des animaux pour leur lait ou leurs oeufs, puisqu’ils sont en proie à diverses pratiques jugées néfastes pour eux. C’est pour ces raisons que le mouvement antispéciste n’épargne pas, dans ses campagnes de dénonciation, les fermiers de proximité comme M. Lamontagne.

À l’invitation de l’agriculteur excédé par cette fronde végane, l’activiste a accepté qu’ils échangent leurs arguments par écrit, ce qui donne un total de 22 lettres passionnées et provocantes. Lequel de ces deux modèles serait le plus alléchant pour l’environnement, la santé et l’éthique ?

Lait de chèvre contre lait d’avoine

Il est hasardeux de résumer 275 pages, mais tentons tout de même de vous en donner un aperçu. M. Lamontagne estime que la planète foncera dans un mur si les humains continuent de s’alimenter de façon industrielle. Il plaide pour une reconnexion massive des citoyens à la terre. Il a donc choisi la voie de l’autonomie alimentaire en mettant en place les méthodes agricoles qu’il juge les plus responsables et les plus durables pour les écosystèmes.

« Je me rends compte que la plupart des protéines végétales qu’on a à l’épicerie, je ne peux pas faire ça. Le jus d’avoine enrichie, pour moi, c’est de la science-fiction », rapporte le paysan.

M. Lamontagne déplore le fait que les protéines végétales soient issues en grande partie de monocultures, comme celles de soya. Il juge par ailleurs qu’une agriculture de proximité purement végane, n’utilisant aucun intrant animal, que ce soit par exemple comme fertilisant ou comme force de travail, n’a jamais existé à long terme dans l’histoire humaine.

De son côté, M. Dubé reconnaît que les pratiques agricoles véganes restent à être innovées et qu’elles nécessitent, du moins pour le moment, un certain degré d’industrialisation et de mondialisation. Il cultive toutefois l’idée d’un virage végétal impératif pour lutter contre les changements climatiques. Selon un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) de 2019, intitulé Changement climatique et terres émergées, des études indiquent que l’adoption d’un régime végane complet par l’ensemble de l’humanité aurait techniquement le potentiel de faire diminuer les émissions de gaz à effet de serre (GES) significativement d’ici 2050, notamment en permettant de libérer et de reboiser une partie des terres. Toujours selon ce rapport, des baisses de la consommation mondiale en produits d’origine animale pourraient également limiter les émissions de GES dans une moindre mesure.

Au terme de cette correspondance, les deux protagonistes restent comme chien et chat, accusant le projet de l’autre d’être irréaliste. Leurs positions bien campées, défrichées et documentées, nourriront toutefois la réflexion du lecteur ouvert et curieux, qui pourrait être poussé à leur accorder tour à tour des points. Ils sèment beaucoup de bonnes questions, dont certaines réponses restent encore à être récoltées.

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