Le ras-le-bol face à l’inaction climatique

Mercredi dernier, des activistes se sont enchaînés à un pipeline de Montréal pour exiger sa fermeture.
Jacques Nadeau Le Devoir Mercredi dernier, des activistes se sont enchaînés à un pipeline de Montréal pour exiger sa fermeture.

En lançant de la soupe de tomates sur la vitre qui protège l’une des toiles de la série Les tournesols, de Vincent Van Gogh, des écologistes britanniques ont suscité de vives réactions. Mais au-delà de l’indignation de certains, le geste témoigne d’un ras-le-bol bien réel face à l’inaction climatique qui menace rien de moins que la survie de l’humanité.

La vidéo est rapidement devenue virale après sa diffusion la semaine dernière par les militants de Just Stop Oil. On y voyait deux femmes jeter chacune le contenu d’une boîte de conserve de soupe de tomates sur la toile Les tournesols exposée à la National Gallery de Londres. « Qu’est-ce qui a le plus de valeur ? L’art ou la vie ? » a lancé l’une d’elles immédiatement après le geste.

L’œuvre célèbre, protégée par une vitre, n’a pas été touchée. Mais, immédiatement, les réactions courroucées se sont multipliées sur les réseaux sociaux, avant de s’étendre à plusieurs médias un peu partout dans le monde les jours suivants. « Je reconnais que ça semble être une action ridicule », a d’ailleurs affirmé l’une des militantes, une fois libérée après avoir plaidé non coupable de dommages criminels. « Oui, c’est ridicule. Nous ne posons pas la question de savoir si tout le monde devrait lancer de la soupe sur des toiles. […] Mais nous n’avons pas de temps à perdre. Ce que nous ferons dans les trois ou autres prochaines années déterminera l’avenir de l’humanité. Nous utilisons donc ces actions pour obtenir l’attention médiatique, parce que nous avons besoin que les gens en parlent maintenant. »

Avec ce nouveau coup d’éclat, Just Stop Oil, qui a déjà posé d’autres gestes du genre dans des musées de la capitale britannique, souhaitait dénoncer le parti pris du gouvernement envers l’expansion de l’exploitation pétrolière et gazière dans un contexte d’urgence climatique. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), aucun nouveau projet n’est compatible avec l’objectif de limiter les dérèglements du climat mondial. Mais plusieurs pays, y compris le Canada, continuent d’en autoriser.

Au-delà du message mis en avant, la directrice des politiques nationales du Réseau Action Climat Canada, Caroline Brouillette, ne s’étonne pas du tollé provoqué par les militants. « C’est normal que les gens se sentent bousculés et choqués. C’est le but. Je ne pense pas que leur objectif était de susciter la sympathie du grand public. Ils voulaient faire parler d’eux et de leurs demandes, ce qu’ils ont réussi. »

« Il faut aussi considérer l’aspect artistique et métaphorique de l’action, ajoute-t-elle. En lançant de la soupe sur une peinture, qui était protégée faut-il le rappeler, on cherche à démontrer le non-sens de notre société, où les gens vont s’offusquer davantage de la destruction d’une oeuvre artistique importante que de l’effondrement du vivant et des dérèglements climatiques que nous sommes en train de vivre. »

À lire aussi:

La soupe ou l’art?

« Dans leur action, ils posent très bien la question : qu’est-ce qui a le plus de valeur, l’art ou la vie ? C’est une question percutante qui est légitime et qui force une certaine prise de conscience », souligne pour sa part l’écosociologue Laure Waridel, qui plaide depuis plusieurs années pour la mise en œuvre de politiques climatiques fortes.

Sans soutenir ce genre de geste, elle estime qu’il traduit non seulement « un ras-le-bol », mais aussi un certain désespoir de la part de jeunes « qui vont écoper de l’inaction environnementale ». « Il y a une forme de découragement chez les jeunes, qui ont essayé toutes sortes de stratégies qui n’ont pas fonctionné. Ils essaient donc d’innover et de faire autre chose pour être entendus. »

Il faut dire que, malgré des années de mobilisation du mouvement environnemental, et sept ans après la signature de l’Accord de Paris sur le climat, les classes dirigeantes n’en font toujours pas assez pour éviter le pire. Résultat : la planète se dirige vers un réchauffement qui pourrait avoisiner les 3 °C, alors que la science climatique juge nécessaire de le limiter à 1,5 °C. L’AIE a d’ailleurs prévenu cette semaine que les émissions mondiales de gaz à effet de serre imputables à la combustion d’énergies fossiles vont augmenter de 300 millions de tonnes, pour atteindre 33,8 milliards de tonnes.

« Si on avait des élus qui prennent davantage leurs responsabilités, davantage à l’écoute et qui passent de la parole aux actes, les jeunes ne se mettraient pas autant à risque pour se faire entendre », laisse tomber Mme Waridel. Elle déplore du même souffle une certaine propension à l’indignation collective à géométrie variable. « Quand Notre-Dame de Paris a brûlé, je me souviens que les gens ont été très touchés et qu’il y a eu une forte mobilisation, qui était nécessaire. Mais en même temps l’Amazonie brûlait et continue de brûler dans l’indifférence. Il n’y a aucune action ni mobilisation. »

Dans ce contexte, l’écosociologue estime impératif de « dépasser » le cadre de la simple manifestation pour inciter les élus, mais aussi l’ensemble de la société, « à sortir de leur confort et de leur indifférence ».

Désobéir

 

Ce crescendo, qui risque de se concrétiser dans un contexte de dérèglements de plus en plus tangibles du climat, devrait probablement mener à des actions de désobéissance civile, selon Laure Waridel et Caroline Brouillette. « C’est normal pour les mouvements sociaux de se poser des questions sur l’efficacité de leurs tactiques et de tenter d’être créatifs et innovateurs. Il existe toute une littérature sur l’efficacité de la désobéissance civile. Plusieurs mouvements, comme Extinction Rebellion, basent leurs actions sur cette littérature », explique Mme Brouillette.

Des scientifiques réunis au sein de l’organisation Scientist Rebellion ont choisi de sortir de leur traditionnel devoir de réserve pour mener des actions de désobéissance non violente. Cette semaine, à Montréal, des écologistes ont aussi bloqué le site de chargement de pétrole de Valero afin de réclamer la fermeture du pipeline 9B. Cette canalisation transporte jusqu’ici du pétrole de l’Ouest canadien en traversant plusieurs cours d’eau et des quartiers résidentiels.

« Perturber la réalité de cette façon force une réflexion. On va assister à de plus en plus de gestes de ce genre, parce qu’il y a un besoin de se faire entendre dans un contexte où il y a une forme de fatigue climatique et où la société ne réagit plus, estime Mme Waridel. C’est clair que la désobéissance civile contribue à des prises de conscience et à mettre la lumière sur des sujets dont on ne discute pas assez. Elle est même nécessaire. Après ça, il faut voir le type de geste qu’on pose. Mais je n’écarte pas l’idée d’avoir un jour à en faire. »

Professeur au Département de science politique de l’UQAM et spécialiste des mouvements sociaux, Francis Dupuis-Déri invite par ailleurs à donner de la perspective historique aux gestes comme celui de Just Stop Oil.

« Les suffragistes anglaises excédées par plus de dix ans de mobilisation vaine ont commencé, en 1914, à vandaliser plusieurs toiles à la National Gallery de Londres et à la Royal Academy. Leur leader, Emmeline Pankhurst, a déclaré : “Si le public en général était heureux de ce que nous faisons, ce serait la preuve que notre guerre est inefficace. Nous n’espérons pas que vous soyez contents.” Elles voulaient perturber l’ordre normal des choses et déranger. 



À voir en vidéo