Destruction de milieux humides pour assurer le développement immobilier à Laval

Dans l’est de Laval, une partie du site a été déboisée, et des camions et de la machinerie s’affairent à enfouir des conduites d’eau.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dans l’est de Laval, une partie du site a été déboisée, et des camions et de la machinerie s’affairent à enfouir des conduites d’eau.

Pour bâtir de nouveaux quartiers dans l’est de la ville, Laval effectue actuellement des travaux dans des milieux humides qui auront « un impact permanent dans le littoral de la rivière des Prairies », selon un rapport environnemental déposé au ministère de l’Environnement du Québec. Des opérations d’excavation ont aussi été réalisées à quelques mètres de là, sur un site qui sert d’habitat à des espèces menacées.

Afin d’enfouir les conduites d’eau nécessaires au développement de nouveaux projets résidentiels dans l’est de l’île Jésus, des travaux ont actuellement cours dans des milieux humides, sur les berges de la rivière des Prairies. Bien que les surfaces « seront végétalisées », les travaux auront « un impact permanent dans le littoral de la rivière des Prairies sur une superficie de 95 m2 », lit-on dans un rapport d’impact environnemental que la Ville de Laval a remis au ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les Changements climatiques (MELCC), en juin dernier.

Des travaux sont également effectués dans une zone où on trouve le chevalier cuivré, selon les données du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP). En vertu de la Loi sur les espèces en péril du gouvernement fédéral, il est interdit de détruire des éléments de l’habitat essentiel de cette espèce de poisson « en voie de disparition », le seul vertébré endémique du Québec.

Une partie du site a déjà été déboisée, et des camions et de la machinerie s’affairent à enfouir des conduites d’eau. Des travaux d’excavation ont aussi été réalisés de l’autre côté du boulevard Lévesque, sur le site qui doit accueillir un nouveau quartier et où se trouvait l’ancienne usine chimique de BASF entre 1969 et 1990.

Depuis, le site s’est transformé. Il est maintenant composé de friches et de milieux humides dont 3,7 hectares forment « un complexe de marécages bordés de marais », selon le rapport de la Ville de Laval. Qui plus est, selon les plus récentes données du MFFP, on y trouve des espèces menacées, dont notamment la couleuvre brune et la couleuvre tachetée. L’aire de répartition de ces reptiles est très limitée au Québec, et la principale menace à leur habitat est justement l’étalement urbain, selon les constats du MFFP.

Au moins deux autres espèces menacées se trouvent dans la portion terrestre du secteur, mais l’information est « masquée » par le ministère afin de les protéger, par exemple contre le braconnage.

Questionné au sujet de ces travaux, le bureau du nouveau maire Stéphane Boyer indique par courriel au Devoir que « la Ville a obtenu toutes les autorisations pour ces travaux », précisant que « le développement de ce réseau se fera sur plusieurs années » et qu’aucun délai n’est prévu pour la période de ce développement. Au moment d’écrire ces lignes, le MELCC n’avait pour sa part toujours pas répondu aux questions du Devoir.

« Anciennes façons de faire »

Au-delà de la destruction de milieux humides, de bandes riveraines et d’habitats d’espèces menacées, le président de la Fondation Rivières, Alain Saladzius, déplore les systèmes de drainage qu’y projette la municipalité et leurs effets néfastes sur d’autres milieux humides : « On ne comprend pas pourquoi on arrive avec une gestion comme celle-là. »

Le système projeté pour l’évacuation des eaux « relève d’anciennes façons de faire » estime-t-il. Il aura un impact direct sur les nappes phréatiques du secteur et les milieux naturels du secteur qui en dépendent. « On parle de plus en plus d’assèchement, de l’abaissement de l’eau dans les nappes souterraines. Et là, on met en place un système qui va tout drainer le secteur projeté pour envoyer l’eau pluviale dans la rivière des Prairies. Ça va avoir un effet sur le niveau des nappes phréatiques. »

« Les nappes du secteur vont s’assécher, et les nombreux milieux humides du secteur vont subir des dégradations importantes », avance-t-il.

Compensation de 265 000 $ 

Pour effectuer ces travaux en milieux humides, la Ville de Laval a payé au gouvernement du Québec une compensation de près de 265 000 dollars, est-il indiqué dans le rapport. Directeur général de la Société pour la nature et les parcs du Québec, Alain Branchaud critique sévèrement la décision de détruire des milieux humides en se contentant de verser une compensation financière.

Il demande du même souffle au gouvernement de corriger le tir. « Plutôt que d’exiger un montant pour la destruction des milieux humides, il faudrait forcer les promoteurs à la compenser eux-mêmes en réservant une partie du territoire pour la création de milieux humides. Ce serait une forme de relocalisation pour maintenir la biodiversité et les services écosystémiques, par exemple pour la gestion de l’eau ou la préservation de différentes espèces. Ça devrait faire partie des pratiques courantes », explique-t-il.

Au lieu de cela, les promoteurs ont plutôt tendance à verser un montant au gouvernement. Cette pratique est autorisée depuis 2017 en vertu de la Loi concernant la conservation des milieux humides et hydriques, qui devait normalement mettre fin aux pertes de ces écosystèmes critiques. Or, la destruction se poursuit, et à peine 2,6 % des quelque 100 millions de dollars versés à l’État ont été utilisés pour la restauration ou la création de milieux humides, révélait récemment La Presse.

Le cas de Laval aurait donc été une belle occasion d’agir autrement, selon M. Branchaud. « C’est un endroit où il aurait été possible d’imposer au promoteur de créer des milieux humides dans le même secteur, plutôt que de payer pour la destruction de milieux humides, ce qui est une forme d’écoblanchiment. Il aurait été possible de respecter le principe d’aucune perte nette, avant de procéder à la destruction. »

Le biologiste estime d’ailleurs que les travaux prévus risquent fort d’affecter l’habitat d’espèces en péril, notamment des oiseaux et des poissons, même si les données sont actuellement insuffisantes pour avoir un portrait précis des impacts sur la faune. « Il semble aussi y avoir des impacts sur un rivage naturel de la rivière des Prairies. Il faut pourtant préserver ces bandes riveraines, qui servent d’habitats pour plusieurs espèces, mais aussi de zones de reproduction pour des espèces de poissons », souligne Alain Branchaud.

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