Esteban Chornet, le prince de la chimie verte

Les procédés qu’a inventés ce professeur retraité de l’Université de Sherbrooke font désormais le tour du monde.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les procédés qu’a inventés ce professeur retraité de l’Université de Sherbrooke font désormais le tour du monde.

Rares sont les bibliothèques de déchets. Dans l’étagère vitrée d’Esteban Chornet, ce sont pourtant bien des bocaux remplis de débris séchés qu’on retrouve. Plastiques, emballages, tissus, résidus forestiers : cette matière n’attend qu’à livrer son énergie à qui détient la clé de son sarcophage chimique.

Flottant dans une chemise bleue un peu trop grande, M. Chornet recèle, lui aussi, énormément d’énergie. À 80 ans, cet ingénieur-chimiste et entrepreneur de renom perd peut-être de sa vitalité physique — « ma femme me force à utiliser une canne » —, mais rien ne ralentit son esprit.

Les procédés qu’a inventés ce professeur retraité de l’Université de Sherbrooke, et qu’il a ensuite perfectionnés et mis à l’échelle chez Enerkem, l’entreprise qu’il a fondée avec son fils en 2002, font maintenant le tour du monde. Après l’usine d’Edmonton et celle en construction à Varennes, des projets se préparent en Espagne et aux Pays-Bas.

Ces usines visent à transformer des déchets en biocarburants. Dans le centre de recherche d’Enerkem à Westbury, tout près de Sherbrooke, M. Chornet tend une bouteille remplie d’un liquide en apparence identique à l’eau. C’est de l’éthanol — ou, comme dirait le commun des mortels, de l’alcool pur.

Ce texte est publié via notre Pôle environnement.

L’essence des stations-service contient déjà quelques pour cent d’éthanol. Toutefois, celui-ci provient très majoritairement du maïs, contribuant du même coup à l’insécurité alimentaire mondiale. En produire à partir des rebuts permet de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES), mais aussi d’enfouir moins de déchets.

La recette de M. Chornet ? Les déchets déchiquetés sont chauffés à haute température dans un réacteur, ce qui libère leurs molécules de carbone et d’hydrogène. Après purification, ce gaz synthétique est concentré et transformé en éthanol, mais aussi en méthanol, une substance chimique qui sert notamment à fabriquer des plastiques, des peintures et des colles. Seules quelques cendres restent des déchets d’origine.

Un professeur qui fait le saut

 

Esteban Chornet naît en 1942 à Majorque, en Espagne, en pleine Seconde Guerre mondiale et juste après l’éprouvante guerre civile ayant porté le général Franco au pouvoir. « L’Espagne post-guerre civile était une Espagne pauvre, on n’avait rien », raconte-t-il. Sa petite communauté insulaire vit en autarcie et sans avoir le luxe de produire le moindre déchet.

Pour gagner sa vie, son père établit deux scieries. Les livraisons de pétrole sont paralysées en Europe. Comme plusieurs autres entrepreneurs affectés par la rupture des chaînes d’approvisionnement, il apprend à transformer les résidus de son moulin à scie en « gaz pauvre », ce qui lui permet de faire fonctionner une génératrice électrique.

Au fil des années 1950, le jeune Esteban, lui, profite des plages majorquines et joue au soccer. Il apprend le français à l’école et l’anglais auprès des touristes. « L’anglais était important pour draguer », explique-t-il. Après des études d’ingénierie à Barcelone, il met le cap sur les États-Unis, en 1966, où il décroche un doctorat.

Le jeune chercheur en génie chimique, accompagné de sa femme, Mercedes, et de leur premier fils, Nicolas (aujourd’hui membre de la haute direction de Moderna), débarque à Sherbrooke en 1970. M. Chornet a obtenu un poste de professeur à l’université, où il se spécialise rapidement — sous l’impulsion du choc pétrolier de 1973 — dans l’extraction de l’énergie des résidus forestiers et des déchets.

Le goût du risque le titille déjà, malgré le confort de ses pantoufles de professeur. Multipliant les contacts au Canada et aux États-Unis, il devient conseiller de Biosyn, une filiale d’Hydro-Québec qui cherche à faire de l’éthanol à partir de biomasse forestière, une ressource évidemment abondante dans la province. Le projet est un « fiasco », mais M. Chornet apprendra des erreurs de cette aventure.

Dans les années 1990, il pose les premières pierres menant, au tournant du millénaire, à la fondation d’Enerkem avec son fils Vincent, qui avait notamment fait ses classes en travaillant chez Shell. Son troisième fils, Michel, se joindra à eux plus tard et pilotera la construction de l’usine à Edmonton. Cette aventure familiale prend toutefois un tournant tragique en 2019, quand le cancer emporte Vincent, qui est alors grand patron d’Enerkem.

Du kérosène à partir de bois

« Bonjour, salam aleykoum ! » crie à tue-tête Esteban Chornet en pénétrant dans le local de CRB Innovations, l’entreprise soeur d’Enerkem qui partage le site de Westbury. L’ingénieur Abdellah Chaker y mène des tests pour un procédé de « fractionnement par vapocraquage », qui permet d’extraire de précieuses molécules énergétiques de résidus de bois.

« M. Chornet, c’est le père de cette technologie, dit M. Chaker. C’est son bébé à lui, il travaille là-dessus depuis les années 1970. » L’ingénieur avait connaissance des travaux du professeur canadien dans son pays d’origine, l’Algérie, et rêvait de travailler avec lui.

Dans la salle des machines, de hautes cuves métalliques et de brillants tuyaux forment le décor. Ici, l’objectif consiste à produire du carburant d’aviation durable à partir de biomasse forestière. Des copeaux de bois sont « craqués » à haute température pour changer leur structure chimique.

« C’est à partir de ça qu’on fait du fioul d’aviation », explique M. Chaker en montrant des granules brunâtres et friables. Recourir à la biomasse forestière est particulièrement prometteur pour faire du kérosène durable, selon M. Chornet. Cela ne nécessite pas de capter du carbone dans l’air ni d’utiliser de l’électricité renouvelable. Et si les forêts sont exploitées de manière durable, elles arrivent à ravaler le CO2 libéré par les moteurs des avions.

Le professeur émérite Chornet n’adhère pas à la vision dominante de la transition énergétique promue aujourd’hui : il ne croit pas que l’électrification et les énergies renouvelables arriveront à combler tous les besoins de l’humanité. Il est convaincu que la biomasse forestière et la transformation des déchets ont des rôles importants à jouer, de même que le nucléaire.

« Rien ne peut se faire sans possibilité de profits, ajoute-t-il. L’État ne peut pas payer pour tout. » Pour mener de grands projets de valorisation des déchets, Enerkem n’hésite donc pas à s’associer aux pétrolières Suncor, Shell et Repsol. Chez CRB Innovations, dont il est le responsable technologique, il cherche cependant à développer un procédé pouvant essaimer dans une multitude de petites usines régionales.

Au printemps dernier, CRB Innovations et Enerkem ont remporté un prix de cinq millions de dollars en décrochant la première place d’un concours du gouvernement fédéral visant à développer un carburant d’aviation propre, durable, et économiquement viable. Pour faire passer la preuve de concept à l’usine de démonstration, le groupe est désormais à la recherche de financement.

« CRB nécessite un push », observe M. Chornet, inarrêtable. À 80 automnes bien comptés, c’est encore lui qui réfléchit aux avenues scientifiques que ses collègues pourraient tester dans l’usine expérimentale. Les idées bouillonnent dans son esprit et, quand il voit une possibilité intéressante, il fonce. « La porte est ouverte seulement un certain temps », conclut-il.



À voir en vidéo