Un «virage radical» réclamé pour lutter contre la crise climatique

Montréal a été le théâtre de nombreuses manifestations à saveur climatique au cours des dernières années. La plus importante a eu lieu en septembre 2019, avec la participation de la militante Greta Thunberg et de près de 500 000 personnes.
Jacques Nadeau Archives Le Devoir Montréal a été le théâtre de nombreuses manifestations à saveur climatique au cours des dernières années. La plus importante a eu lieu en septembre 2019, avec la participation de la militante Greta Thunberg et de près de 500 000 personnes.

Exaspérés par le manque d’ambition climatique des gouvernements, des jeunes et des travailleurs comptent manifester dans la province vendredi pour réclamer un « virage radical » en faveur de la lutte contre les dérèglements du climat et une sortie rapide des énergies fossiles. Cette colère d’une jeunesse qui craint le pire pour son avenir est d’ailleurs tout à fait légitime, estiment différents intervenants contactés par Le Devoir.

« La crise climatique nous touche directement, et il est temps que les gouvernements la prennent au sérieux. Les actions individuelles ne seront pas suffisantes pour y faire face, et c’est l’avenir des générations futures qui est en jeu. Pourquoi étudier sur une planète qui est en train d’être détruite ? Pourtant, c’est la recherche de la croissance économique qui oriente encore la vision des gouvernements, peu importent les conséquences », résume Amélie Beaulé, déléguée de l’Association étudiante du cégep Saint-Laurent et une des porte-parole de la coalition qui organise la mobilisation dans une dizaine de villes du Québec, dont Montréal. Ces manifestations s’inscrivent dans la mouvance internationale Fridays for Future.

Près de 130 000 étudiants et 15 000 travailleurs seront en grève pour l’occasion. Ils réclament un « virage radical » qui passe par la sortie complète des énergies fossiles dès 2030, mais aussi un financement accru des programmes sociaux, pour éviter que le réchauffement n’exacerbe les inégalités sociales. « Les exemples récents d’inondations, de tornades et de vagues de chaleur illustrent comment les personnes vulnérables, dont une forte majorité de locataires et de personnes en situation d’itinérance, sont les plus affectées par les aléas climatiques extrêmes qui se multiplient », fait valoir Véronique Laflamme, porte-parole du Front d’action populaire en réaménagement urbain.

Les actions individuelles ne seront pas suffisantes pour y faire face, et c’est l’avenir des générations futures qui est en jeu 

 

Après la mobilisation de grande ampleur de 2019, avec la participation de la militante Greta Thunberg, et le hiatus de la pandémie, les jeunes qui se mobilisent affirment que les élus ne les ont toujours pas entendus. « Les politiciens nourrissent notre ras-le-bol, et nous allons faire une escalade des moyens de pression, s’ils continuent de refuser d’agir », affirme Amélie Beaulé.

Voix essentielle

 

Pour le moment, le Québec est effectivement loin de faire le nécessaire pour lutter contre la crise climatique et se préparer à ses impacts. Le parc de véhicules personnels à essence continue de croître, principalement en s’appuyant sur des véhicules plus imposants, et les Québécois consomment quotidiennement environ 360 000 barils de pétrole, soit plus de 130 millions de barils par année.

En ce qui a trait aux émissions de gaz à effet de serre, elles ont reculé d’à peine 2,7 % depuis 1990, selon le plus récent bilan disponible, soit celui de 2019. Et même si le gouvernement Legault a souvent fait valoir que les émissions par habitant du Québec sont les plus faibles en Amérique du Nord, elles s’élèvent tout de même à 9,9 tonnes par habitant. C’est plus du double de la moyenne mondiale. Les experts du climat estiment en outre que pour respecter l’objectif le plus ambitieux de l’Accord de Paris, soit limiter les dérèglements du climat à +1,5 °C, il faudrait les plafonner à deux tonnes, au maximum.

Dans ce contexte, les jeunes sont en droit d’être en colère, selon Lucie Sauvé, professeure à l’UQAM, spécialiste de l’écocitoyenneté et cosignataire d’une lettre d’appui aux revendications de la coalition signée par une quarantaine de chercheurs. « Les jeunes ont raison, et leur voix est essentielle et émouvante, parce qu’on se rend compte que les fondements mêmes de la vie sur Terre sont compromis. On peut donc comprendre leur inquiétude et leur colère. Et heureusement qu’ils ont pris plus de place à l’avant-scène. Nous avons besoin de leur force et de leur créativité. »

Un point de vue que partage la réalisatrice Anaïs Barbeau-Lavalette, une des instigatrices du mouvement Mères au front. « Je n’en peux plus. Je ne sais pas comment on fait pour laisser aller la situation. C’est d’ailleurs comme ça qu’est né le mouvement Mères au front. Je n’assumais plus mon rôle de mère, parce que nous ne sommes pas capables de protéger nos enfants. Nous hypothéquons leur avenir. On exige donc plus de courage politique pour nous aider à protéger nos enfants. »

« Sacrifices »

Ancien directeur pour le Québec de la Fondation David Suzuki, Karel Mayrand estime que l’échec climatique découle en bonne partie de la logique qui domine chez les gouvernements, soit celle du court terme. « Il y a une question qui a été posée durant le débat des chefs à TVA : quels seront les sacrifices que vous allez exiger ? Ça démontre à quel point les intérêts des générations plus âgées sont en totale contradiction avec ceux des jeunes générations. Les plus vieilles générations refusent de faire ce qu’elles considèrent comme des sacrifices. Il faudrait plutôt se demander : qu’est-ce que vous allez sacrifier dans l’avenir en maintenant le statu quo ? », fait valoir celui qui a publié récemment le livre Lettre à un.e jeune écologiste.

« Quand on parle de la dette publique, on dit toujours qu’on ne peut pas laisser une dette aux prochaines générations. Mais on ne fait pas le même exercice pour la crise climatique. On dit qu’il faudrait faire des sacrifices, ce qui renforce le discours déphasé qui est tenu et qui veut qu’il ne faut pas trop en faire. C’est un discours qui renforce l’inaction », ajoute Karel Mayrand, qui est aujourd’hui président-directeur général de la Fondation du Grand Montréal.

« On s’en remet beaucoup aux stratégies technologiques. Mais les changements nécessaires seront extrêmement difficiles et exigeants », insiste Lucie Sauvé. « Il faudra bousculer nos habitudes au quotidien. On ne pourra pas se contenter d’un onguent technologique pour régler la crise. Il faudra du courage pour expliquer ce qu’il sera nécessaire de faire. »

Karel Mayrand souligne par ailleurs qu’il y aurait des bénéfices certains à agir avec plus d’ambition. Revoir l’aménagement de nos villes pour favoriser le transport actif et le verdissement ou changer notre régime alimentaire pour réduire la part d’aliments d’origine animale, par exemple, serait positif pour la santé des citoyens.

L’inaction n’est de toute façon pas une option, rappelle Anaïs Barbeau-Lavalette, qui vient de lancer une vidéo musicale avec l’autrice-compositrice-interprète Ingrid St-Pierre pour inviter les mères à voter le 3 octobre « en pensant aux enfants dont l’avenir est menacé ». « Beaucoup de jeunes ne veulent plus faire d’enfants ou sont démotivés. Quel genre de pays est-ce que nous sommes en train de construire, si les jeunes n’ont plus espoir dans le futur ? »

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