Le caribou migrateur menacé par la crise climatique

Alexandre Shields Le Devoir Ce jeune caribou migrateur âgé d’à peine quelques semaines fait partie du troupeau de la rivière aux Feuilles, une population qui a subi un fort déclin au cours des dernières années.

Habitué de les repérer dans l’immensité de la toundra, le gardien de parc Noah Annahatak a été le premier à apercevoir les quelques caribous migrateurs qui se confondaient avec le paysage rocailleux du parc national des Pingualuit, un secteur crucial de la route migratoire de ces cervidés. « Ils sont seulement trois, mais la semaine dernière, il y en avait des milliers ici, avec beaucoup de jeunes de l’année », souligne-t-il en balayant du regard les rives du lac Manarsulik.

Les traces de leur passage récent sont d’ailleurs visibles partout dans ce parc situé au coeur du Nunavik, à l’ouest du village de Kangiqsujuaq. Sur ce territoire préservé de l’activité humaine, ces caribous appartenant au troupeau de la rivière aux Feuilles ont littéralement tracé des centaines de sentiers. Ils ont aussi laissé partout des touffes de leur pelage d’hiver en muant lors de leur progression vers l’extrémité nordique du Québec. Il faut dire qu’il s’agit du groupe le plus abondant au Québec, avec ses quelque 200 000 bêtes.

Ce très jeune caribou migrateur doit migrer avec sa mère dès les premières semaines de sa vie.

Les trois caribous (tuktuk en inuktitut) aperçus par Noah Annahatak sont toutefois les premiers en vue après quelques jours de randonnée dans ce parc d’un peu plus de 1000 km2. Il ne veut donc pas rater sa chance d’en abattre un avant qu’ils disparaissent derrière une colline. Les Inuits ont en effet le droit de chasser sur ce territoire fréquenté par leur peuple depuis des centaines d’années. « Nos ancêtres chassaient déjà ici et nous aussi, on chasse toute l’année. Mais habituellement, on préfère choisir l’automne, au moment où on peut souffler sur les pissenlits. C’est à ce moment que la peau est idéale pour fabriquer des mitaines, des manteaux ou des bottes », explique-t-il.

Cette fois, lorsque Le Devoir l’accompagne, ce chasseur expérimenté s’approche à quelques dizaines de mètres des bêtes avant de tuer un jeune mâle d’une seule balle. Effrayés pendant quelques minutes par le bruit, une femelle et son veau, qui l’accompagnaient, nous laissent ensuite le temps de prendre quelques photos avant de poursuivre leur route.

Noah, lui, s’affaire déjà à dépecer son caribou, dont une partie de la viande sera consommée le soir même, y compris le coeur et le foie. « On ne gaspille rien de l’animal », résume-t-il, en détachant la langue du cervidé d’un habile coup de couteau, avant de couper les pattes et d’emballer le tout dans la peau de l’animal, pour faciliter le transport des quartiers de viande.

Photo: Alexandre Shields Le Devoir Cette femelle caribou migrait vers l'extrémité nord du Québec, afin de rejoindre le reste du troupeau de la rivière aux Feuilles, qui compterait environ 200 000 bêtes.

Ce rituel, il le répète plusieurs fois par année, tout comme de nombreux Inuits du Nunavik, qui connaissent très bien la route empruntée par les caribous migrateurs et les moments de leurs passages. Depuis des siècles, leur mode de vie est intimement lié à celui de ces cervidés parcourant la toundra et la taïga. Mais ils constatent désormais que les migrations semblent de plus en plus perturbées, que le nombre de bêtes est en déclin et que leur condition physique se détériore.

Troupeaux menacés

 

On compte deux troupeaux distincts de caribous migrateurs de l’Est au Québec, soit celui de la rivière aux Feuilles et celui de la rivière George. Dans les deux cas, les données des inventaires réalisés par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) font état de déclins pour le moins inquiétants.

Le troupeau de la rivière George s’est même carrément effondré, passant de près de 800 000 individus en 1993 à environ 8000 en 2020, soit un déclin de 99 %. Dans le cas des caribous de la rivière aux Feuilles, le plus récent inventaire remonte à 2016 et il faisait état d’un cheptel d’environ 200 000 caribous, selon les données transmises par le MFFP. Il en comptait 430 000 cinq ans plus tôt. Même si le ministère estime aujourd’hui que « la tendance moyenne de la population serait stable », aucun inventaire n’a pu être dressé depuis 2016.

Photo: Alexandre Shields Le Devoir On voit très bien les sentiers tracés par le passage des milliers de caribous qui ont traversé la rivière Puvirnituq.

La situation de plus en plus critique de l’espèce, distincte des populations de caribous forestiers vivant plus au sud de la province, a amené le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada à recommander en 2017 que le caribou migrateur de l’Est soit classé « en voie de disparition ». Il s’agit du statut le plus sévère de la Loi sur les espèces en péril.

Le gouvernement canadien n’a toutefois pas encore décidé s’il donnera suite à cette recommandation, ce qui impliquerait de protéger d’immenses territoires du Nord québécois afin de préserver l’habitat essentiel au rétablissement de l’espèce. Des « consultations » sont toujours en cours, précise le ministère fédéral de l’Environnement. Du côté du MFFP, on rappelle que toute chasse est interdite pour le troupeau de la rivière George, mais aussi que la « chasse sportive » est fermée depuis 2018 pour celui de la rivière aux Feuilles. Pour le moment, le gouvernement du Québec ne l’a toujours pas inscrit sur sa « liste des espèces menacées ou vulnérables ».

Les plus récents signaux scientifiques démontrent pourtant que la situation des caribous risque fort de s’aggraver au cours des prochaines années. Une réalité qui inquiète plusieurs Inuits rencontrés au Nunavik, puisqu’ils considèrent cette espèce comme étant vitale pour leur mode de vie traditionnel, et donc pour leur identité et leur culture.

Photo: Alexandre Shields Le Devoir Le troupeau de la rivière aux Feuilles, dont fait partie cette femelle, compte environ 200 000 bêtes, selon les données officielles.

Selon le chapitre portant sur le Québec du rapport fédéral « sur les perspectives régionales » en matière de bouleversements climatiques, publié au mois d’août, le réchauffement très rapide des régions nordiques menace directement l’espèce. « La hausse des températures a contribué à la survie des prédateurs, à la propagation des maladies, à l’instabilité de la glace ainsi qu’à la diminution des lichens. Ces impacts semblent modifier les tendances migratoires saisonnières des troupeaux et accentuer la contraction de leur aire de répartition vers le nord », soulignent les scientifiques qui ont rédigé le document.

La situation est telle que tout habitat propice pourrait avoir disparu d’ici la fin du siècle. Pour Noah Annahatak, qui a appris à chasser lorsqu’il était jeune et qui souhaite transmettre cet héritage à ses enfants, la perspective de voir le tuktuk disparaître de la toundra est tout simplement inimaginable. « Je préfère ne pas y penser », laisse-t-il tomber, songeur.

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