Années 1950: Pierre Dansereau, un pionnier de l’écologie

Alexandra Duchaine
Collaboration spéciale
L’adage de Pierre Dansereau, « nos faillites sont les faillites de l’imagination », révèle son incroyable foi en notre capacité à renouveler les valeurs occidentales et à innover pour vivre en harmonie avec la nature.
Illustration: Romain Lasser L’adage de Pierre Dansereau, « nos faillites sont les faillites de l’imagination », révèle son incroyable foi en notre capacité à renouveler les valeurs occidentales et à innover pour vivre en harmonie avec la nature.

Ce texte fait partie du cahier spécial 100 ans de l'Acfas

Inondations, feux de forêt, sécheresses : si, à ce jour, les déséquilibres naturels causés par l’humain s’avèrent un fait scientifique incontestable selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), on ne pouvait en dire autant quelques décennies auparavant. Au Québec, Pierre Dansereau est l’un des premiers chercheurs à avoir mesuré l’impact de l’humain sur son environnement.

Le ciel est gris à Percé. Pierre Dansereau s’allonge en rigolant sur le sol tapissé de genévrier horizontal. Il fait joyeusement corps avec la flore qu’il décrit avec l’émerveillement d’un enfant. Dans cette scène du documentaire Quelques raisons d’espérer, réalisé en 2001 par Fernand Dansereau, seuls sa chevelure blanche et son visage nervuré trahissent ses 90 ans. L’oeuvre nous replonge dans les lieux marquants de la carrière du savant, et sa passion pour la nature y est palpable.

Cette dernière a vu le jour durant l’enfance, quand la famille se rendait en Gaspésie pour les vacances estivales : « Il y avait quelques personnes autour de moi qui pouvaient décoder le paysage, m’initier tant bien que mal à ce que voulaient dire les escarpements, les plages, le barachois, les tourbières, confie l’intellectuel à la caméra. Ma véritable vocation, qui est l’analyse du paysage entier, ce qu’on a appelé plus tard les écosystèmes, germait dans mon subconscient. »

Cette vocation, Dansereau l’embrasse tout d’abord en obtenant son doctorat en taxonomie végétale à l’Université de Genève en 1939, puis en collaborant avec le frère Marie-Victorin au Jardin botanique de Montréal et en enseignant à l’Université de Montréal (UdeM) et au Michigan.

L’écologie est alors une science assez jeune. « Les écologues découvraient ce qu’on apprend maintenant à l’école, ils essayaient de comprendre les échanges d’énergie, les relations entre la végétation, les animaux, les lacs, le soleil », explique René Audet, professeur au Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

C’est dans ce contexte que le botaniste Pierre Dansereau publie en 1957 Biogeography: An Ecological Perspective, lequel énonce plusieurs lois régissant les interactions entre les êtres vivants, notamment observées dans l’érablière laurentienne. L’ouvrage est l’un des premiers à décrire l’humain comme un acteur, un transformateur des milieux naturels, celui-ci étant à l’époque considéré comme un simple spectateur, contextualise René Audet.

« Il fait entrer l’humain dans la discipline de l’écologie, il crée des grilles d’analyse pour montrer comment son impact peut être mesuré dans les écosystèmes, des schémas et des cartes », précise le sociologue.

En 1973 paraît La terre des hommes et le paysage intérieur, dans lequel Dansereau appelle à la modification de nos habitudes de vie pour la préservation de la planète, se faisant ainsi le pendant québécois du discours environnementaliste émergent notamment porté par Dennis Meadows, Barry Commoner ou Paul R. Ehrlich. « Il devient l’ami des verts, un militant qui s’implique dans les mouvements et publie dans les journaux écologistes », mentionne René Audet.

Il y introduit son concept de l’« austérité joyeuse », pointant du doigt la surconsommation, invitant ses lecteurs à mener une existence frugale par gaieté de coeur. Son adage, « nos faillites sont les faillites de l’imagination », révèle son incroyable foi en notre capacité à renouveler les valeurs occidentales et à innover pour vivre en harmonie avec la nature.

« Au fil du temps, Dansereau se montre plus engagé, dénonçant la pollution ou les conséquences de l’étalement urbain, mais toujours avec optimisme », souligne Pierre J.H. Richard, paléogéographe et professeur au Département de géographie de l’UdeM.

Le legs de Pierre Dansereau

 

En 1970, Pierre Dansereau dirige l’enquête environnementale du futur aéroport de Mirabel qui, selon plusieurs, posera les fondements des études d’impact actuelles. Afin de réaliser les rapports décrivant entre autres les sols, la faune, la flore, le profil des habitants du site, il interroge les citoyens, s’entoure d’ingénieurs, de géographes, de géologues, de psychiatres.

« Dansereau compte parmi ces chercheurs ayant démontré la nécessité que l’ensemble des travaux en environnement soient les plus rigoureux possible, qu’ils s’appuient sur des analyses solides acquises sur le terrain par des experts de tous les horizons mettant en commun leurs savoirs », selon la professeure au Département de sociologie de l’UQAM Louise Vandelac. Il aurait ainsi contribué à faire de l’écologie une science interdisciplinaire.

Il participe en ce sens à la création d’une maîtrise, d’un doctorat et d’un institut en sciences de l’environnement à l’UQAM, premiers programmes liant les disciplines humaines, sociales et naturelles en Amérique du Nord.

Décédé en 2011 peu avant ses 100 ans, Dansereau a signé plus de 600 textes savants et a offert des cours universitaires sur plusieurs continents. « On peut dire qu’il a ouvert la voie à une nouvelle génération de chercheurs et de militants », conclut-elle.

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