Le monde est en train de basculer vers l’abîme climatique

Les dérèglements climatiques provoqués par notre dépendance aux énergies fossiles provoquent déjà des phénomènes extrêmes, comme les feux qui frappent actuellement la Californie, dans un contexte de sécheresse.
Patrick T. Fallon Agence France-Presse Les dérèglements climatiques provoqués par notre dépendance aux énergies fossiles provoquent déjà des phénomènes extrêmes, comme les feux qui frappent actuellement la Californie, dans un contexte de sécheresse.

Ce que craignaient les scientifiques depuis plusieurs années est en train de se produire. L’activité humaine a déjà suffisamment perturbé le climat planétaire pour enclencher des « points de basculement » qui risquent de provoquer des impacts irréversibles et catastrophiques, conclut une nouvelle étude publiée dans la très réputée revue Science.

Sous l’effet de notre dépendance aux énergies fossiles, la température moyenne de la Terre a déjà gagné 1,2°C en moyenne depuis l’ère préindustrielle. Or, ce réchauffement est suffisant pour nous conduire rapidement vers cinq points dits « de basculement », soit des seuils critiques au-delà desquels des phénomènes deviennent irréversibles.

L’étude de Science, qui s’appuie sur plus de 200 publications scientifiques, constate ainsi que le dégel brutal et inévitable du pergélisol des régions nordiques est en voie de s’enclencher, à supposer qu’il ne soit pas déjà en cours. Or, ce pergélisol contient une véritable « bombe climatique », de l’avis des scientifiques. En tenant compte du méthane et du CO2 qu’il contient, on y retrouverait l’équivalent de 1700 milliards de tonnes de gaz à effet de serre (GES), soit deux fois la quantité de GES déjà présents dans l’atmosphère terrestre.

Les scientifiques qui dressent le portrait des points de basculement font aussi état de l’effondrement de la calotte glaciaire du Groenland. Dans une étude publiée en août dans Nature Climate Change, des glaciologues avaient d’ailleurs constaté que le réchauffement actuel était déjà suffisant pour faire fondre suffisamment de glace pour provoquer une hausse de 27,4 centimètres du niveau des océans de la planète.

Disparition des coraux

 

L’étude publiée ce jeudi ajoute que la fonte d’une partie de la calotte glaciaire de l’Antarctique est également amorcée, mais aussi que le réchauffement des eaux des océans perturbe déjà les courants de l’Atlantique, dont le Gulf Stream, qui influence notamment le climat de l’Europe.

Quant aux récifs de coraux d’eaux chaudes, leur disparition annoncée a déjà débuté. Selon les scénarios du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), au moins 90 % de ces récifs seront rayés de la carte avec un réchauffement de 1,5°C, un seuil qui pourrait être atteint dès 2030.

Mais ce n’est pas tout, puisque le seuil des 1,5°C risque d’activer pas moins de quatre autres points de basculement, préviennent les auteurs de l’étude publiée dans Science. Parmi ceux-ci, on compte une fonte définitive des glaciers de montagnes, un dérèglement majeur des courants océaniques de l’Atlantique, mais aussi des perturbations des cycles de pluies en Afrique de l’ouest, en Inde et en Amazonie. À long terme, la plus importante forêt tropicale de la planète risque même de se transformer en savane.

Le climatique de la planète n’est toutefois pas en voie de se stabiliser à une hausse de 1,5°C, soit l’objectif le plus ambitieux de l’Accord de Paris. À supposer que toutes les États respectent leurs engagements climatiques actuels, qui sont pris sur une base volontaire, le réchauffement devrait atteindre 2,7°C.

En plus de la montée du niveau des océans qui frapperait des centaines de millions de personnes sur la planète, un tel scénario provoquerait l’agonie de la forêt amazonienne, l’« effondrement » du pergélisol et une accélération de la fonte de l’Antarctique, prévient l’étude de Science.

« Pour moi, ça changera la face du monde, littéralement, si vous regardez depuis l’espace », avec la montée du niveau des océans ou la destruction des forêts, a expliqué à l’Agence France-Presse Tim Lenton, l’un des principaux auteurs de l’étude. Les sécheresses et les inondations meurtrières qui ont frappé différentes régions du monde cette année deviendraient par ailleurs la norme.

Virage radical

 

Les impacts « en cascade » sont déjà de plus en plus difficiles à gérer, estime le GIEC, en soulignant que des millions de personnes vivant en Afrique, en Asie, en Amérique centrale, en Amérique du Sud et dans des pays insulaires sont désormais directement exposées à l’insécurité alimentaire et à un manque d’accès à l’eau potable. À l’échelle de la planète, « 3,6 milliards de personnes vivent dans des contextes qui sont très vulnérables au changement climatique ».

Dans ce contexte de réchauffement continue du climat planétaire, « tout retard dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre et dans l’adaptation aux impacts du réchauffement nous fera rater la brève fenêtre d’opportunité nous permettant d’assurer un futur viable pour nous tous et qui se referme rapidement », selon le GIEC.

Pour éviter le pire, l’organisme prévenait plus tôt cette année qu’il faut que les émissions mondiales de GES plafonnent d’ici 2025, avant de diminuer d’au moins 43 % d’ici 2030, par rapport au niveau de 2019. Or, les engagements actuels nous conduisent vers une croissance d’au moins 14 % des émissions d’ici la fin de la décennie.

Le plus récent rapport du GIEC, qui constitue la base scientifique des négociations climatiques mondiales en vue de la prochaine conférence onusienne (COP27), mettait notamment en lumière la nécessité de mettre en oeuvre « des transformations majeures » dans le secteur de l’énergie, dont une réduction draconienne du recours aux énergies fossiles.

Le GIEC constatait aussi en outre le besoin de « changements dans nos modes de vie ». Cela passe par une réduction des besoins en transports motorisés (dont les voyages en avion), mais aussi par l’aménagement des villes, qui doit impérativement permettre de « réduire la consommation d’énergie » et de ressources. Des villes adaptées à nos objectifs climatiques supposent de permettre les déplacements en transports collectifs, mais aussi à pied ou à vélo.

Les scientifiques mettaient par ailleurs en lumière le besoin de transformer notre régime alimentaire, qui comprend toujours un apport important de produits d’origine animale. Le GIEC soulignait ainsi la nécessité d’un changement vers une « diète saine », soit un régime alimentaire comprenant des aliments « à base de plantes » et d’autres d’origine animale, mais produits dans un contexte « durable » et de « faibles » émissions de GES.

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