Les coûts des sécheresses s’accumulent

L’agriculteur et président des Producteurs de pommes de terre du Québec, Francis Desrochers, sur sa terre de Lanaudière, là où il cultive des patates depuis que la ferme familiale a délaissé le tabac, dans les années 1990
Marie-France Coallier LE DEVOIR L’agriculteur et président des Producteurs de pommes de terre du Québec, Francis Desrochers, sur sa terre de Lanaudière, là où il cultive des patates depuis que la ferme familiale a délaissé le tabac, dans les années 1990

Les indemnisations annuelles pour la sécheresse versées aux fermes par la Financière agricole du Québec (FADQ) ont quintuplé en cinq ans, a constaté Le Devoir. D’ailleurs, de plus en plus d’agriculteurs québécois sont forcés de se tourner vers l’irrigation pour combattre ces périodes arides et garantir leurs récoltes.

« Quand on y pense, c’est de l’eau que je vends », dit à la blague Francis Desrochers en arpentant sa terre de Lanaudière, là où il cultive des pommes de terre depuis que la ferme familiale a délaissé le tabac, dans les années 1990. En effet, le populaire tubercule est constitué à près de 80 % du précieux liquide.

« Peu importe la quantité d’engrais que tu mets, sans irrigation, la production chute de moitié. D’abord, les patates sont moins grosses. Deuxièmement, il y en a moins parce que les plants “délaissent” en début d’année les petites patates qu’ils n’arrivent pas à nourrir », indique celui qui est également président des Producteurs de pommes de terre du Québec.

L’enjeu est de taille, puisque les périodes de sécheresse se multiplient et que ses pommes de terre sont cultivées dans des terres sablonneuses, où la rétention de l’eau est difficile : « Si demain matin, je n’ai plus le droit d’irriguer, ce n’est pas juste moi qui serais en difficulté ou qui devrais sérieusement réfléchir à arrêter sa production, c’est toute la région, donc des centaines de fermiers. »

En plus des changements climatiques, la consommation accrue d’eau due à l’étalement urbain exerce aussi une pression sur la ressource. « On veut pouvoir s’assurer d’avoir accès au minimum d’eau qui nous est nécessaire », dit Francis Desrochers. L’homme prend une grande respiration : « Les gens disent que les fermiers font des burnouts ; ce n’est pas faux. On jongle de plus en plus avec des risques et des incertitudes, et les risques d’approvisionnement en eau font partie du lot. »

Irriguer pour plus de sécurité

 

Pour preuve, le montant des indemnités versées au Programme d’assurance récolte à cause des sécheresses a quintuplé en cinq ans, selon les données que la FADQ a transmises au Devoir. Elles sont passées de près de 3 millions de dollars en 2016 à 14,5 millions en 2021. En 2020, les sécheresses ont particulièrement frappé la province ; la FADQ a payé des dédommagements totalisant 35 millions à plus de 2100 entreprises.

La FADQ a aussi versé 3,3 millions de dollars en deux ans pour que des centaines de fermes puissent faire les travaux urgents nécessaires au déploiement de systèmes d’irrigation supplémentaires. Le but : diminuer ou éviter les pertes de récolte, qui sont de plus en plus courantes.

Les gens disent que les fermiers font des burnouts; ce n’est pas faux. On jongle de plus en plus avec des risques et des incertitudes, et les risques d’approvisionnement en eau font partie du lot.

 

« La demande pour les projets concernant la gestion de l’eau est forte et en croissance. Que ce soit pour l’amélioration des terres en culture ou la gestion de l’eau, surtout lors des périodes de sécheresse », souligne par courriel la Financière agricole.

Pour les producteurs maraîchers, le stress hydrique est réel, concède Charles-Félix Ross, directeur général de l’Union des producteurs agricoles du Québec : « Le ministère de l’Agriculture nous disait au printemps que plusieurs régions étaient à sec. Ce n’est pas parce qu’il pleut beaucoup dans le Nord-du-Québec qu’il ne manque pas d’eau dans d’autres régions, comme dans Brome-Missisquoi. Dans le coin de Bromont, il manquait carrément d’eau ; c’était assez critique. »

Et l’irrigation a gagné en popularité au fil des ans et au rythme des aléas météorologiques, qui se sont multipliés à cause des changements climatiques. « Maintenant, il y a des producteurs de grandes cultures qui commencent à penser à l’irrigation », dit-il.

Son de cloche similaire de la part de Frédéric Lasserre, expert en géopolitique de l’eau et directeur du Conseil québécois d’études géopolitiques de l’Université Laval : « La demande en eau du secteur agricole a augmenté substantiellement au cours des 40 dernières années, certes du fait de l’augmentation de la demande de produits agricoles dans des régions plus sèches, mais aussi parce que de nombreux agriculteurs y voyaient une façon de réduire l’aléa météorologique. »

L’irrigation permet aux agriculteurs, très souvent endettés, de réduire leurs risques financiers, note M. Lasserre : « Au fil du temps, le risque financier que supposait la perte d’aussi peu que 10 % de leurs récoltes devenait trop pesant. Nombre d’exploitants ont choisi de réduire ce risque en faisant de l’irrigation, même si les cultures étaient jusqu’alors pluviales et qu’il n’y avait pas de nécessité biologique réelle. »

Il ajoute : « Avec l’avènement possible — probable — d’étés plus chauds, plus secs, avec une fréquence plus élevée d’épisodes très secs, cette tendance à recourir à l’irrigation ira sans doute en augmentant, même au Québec. »

Un défi important

 

Le stress hydrique se fait sentir chez les producteurs de fraises. « Avec la main-d’oeuvre, l’approvisionnement en eau est un de nos défis les plus importants », affirme David Lemire, président de l’Association des producteurs de fraises et framboises du Québec.

Et il en sait quelque chose. Pour arroser ses 40 hectares de fraisiers, la Ferme horticole Gagnon — dont M. Lemire est propriétaire — doit injecter « environ 200 000 dollars » pour forer un nouveau puits artésien. Celui-ci donnera accès à la ressource et alimentera les systèmes goutte-à-goutte, qui nourrissent les racines en « déposant la quantité d’eau souhaitée à l’endroit souhaité » ; un plastique recouvre celles-ci pour réduire l’évaporation.

Avec la main-d’oeuvre, l’approvisionnement en eau est un de nos défis les plus importants

 

Lorsqu’on le questionne sur l’approvisionnement en eau, M. Lemire avance que le milieu agricole gagnerait à revoir ses façons de faire afin de préserver cette ressource. Un exemple ? La réglementation québécoise interdit de prélever plus de 15 % de la quantité équivalente à l’étiage d’un cours d’eau, soit le niveau annuel le plus bas de ce dernier.

Plusieurs fossés encadrant les champs sont considérés comme des cours d’eau et débordent d’eau au printemps. « Pour les producteurs de fraises, le printemps, c’est la période de l’année où le besoin en eau est le plus grand. On arrose souvent les plants la nuit pour prévenir le gel », explique-t-il.

Ne pouvant pomper l’eau de ces fossés, M. Lemire a opté pour le puits : « C’était quoi, mon autre option ? C’était de m’alimenter directement à l’eau de la municipalité. Mais quelque chose me semblait illogique dans le fait de prendre de l’eau traitée pour seulement prévenir le gel. »

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