En Beauce, le spectre des inondations pèse peu dans la balance

François Cliche devra démolir l’atelier fondé par son arrière-grand-père, le bâtiment ayant été frappé par une inondation monstre en 2019 qui a causé des dommages trop importants aux entrepôts et à une partie de la scierie.
Photo: Francis Vachon Le Devoir François Cliche devra démolir l’atelier fondé par son arrière-grand-père, le bâtiment ayant été frappé par une inondation monstre en 2019 qui a causé des dommages trop importants aux entrepôts et à une partie de la scierie.

L’environnement, l’enjeu principal des élections ? C’est ce que demande la science et ce qu’espèrent de plus en plus de citoyens, particulièrement dans un contexte où les effets des changements climatiques s’accentuent au Québec. Le Pôle environnement du Devoir part donc à la rencontre de la population pour mesurer à quel point son vote sera influencé par les questions écologiques. Aujourd’hui : la Beauce.

« Ce qui s’en vient, ça va être encore pire que l’inondation. » Dans son moulin à scie presque centenaire de Vallée-Jonction, en Beauce, l’ébéniste François Cliche appréhende le déchirement qui l’attend. Des inondations, il en a vu d’autres. Ce qu’il redoute, c’est plutôt la démolition prochaine de l’atelier fondé par son arrière-grand-père.

Au fil des décennies, le Moulin Cliche a connu des dizaines d’inondations. La rivière Chaudière, tout près, déborde de son lit au printemps quand de fortes pluies s’additionnent aux glaces formant des embâcles. « De génération en génération, on est des spécialistes de la débâcle », dit fièrement M. Cliche au milieu d’un tas de sciure de bois.

Toutefois, le rythme des inondations majeures s’accélère. En 2014, les dégâts furent si importants que M. Cliche décida de surélever de 1,5 mètre les fondations de l’un des bâtiments de son entreprise. Un coup d’épée dans l’eau : en 2019, une inondation monstre, qu’« aucun Beauceron ne pouvait imaginer », frappait à nouveau le moulin, même sa partie récemment surélevée.

Les dégâts étaient cette fois irréversibles. Les entrepôts et une partie de la scierie sont perdus. Comme les dommages s’élèvent à plus de 50 % de la valeur du moulin, aucun permis de rénovation n’a été accordé. Trop à risque de subir à nouveau les foudres de la Chaudière, le Moulin Cliche devra déménager hors de la plaine inondable.

Des histoires de déracinement comme celle-là, la Beauce en a connu des centaines depuis 2019, et ce n’est pas fini. Environ 650 immeubles ont été démolis pour mettre un point final aux ravages printaniers qu’ils subissaient, alors que les inondations s’intensifient à cause des changements climatiques et de l’artificialisation incessante du territoire.

Les Beaucerons ne sont toutefois pas particulièrement préoccupés par les enjeux environnementaux dans le contexte de la campagne électorale en cours, a constaté Le Devoir lors de son passage. « Ça fait déjà trois ans [depuis la dernière inondation majeure], les gens sont passés à autre chose », dit M. Cliche, qui est également impliqué dans la Société du patrimoine des Beaucerons.

Un centre-ville qui déménage

 

À Sainte-Marie, à 10 kilomètres en aval sur la rivière Chaudière, le centre-ville cache sa défiguration sous un gazon bien vert. Le long de certaines rues, on aperçoit des poteaux téléphoniques, des bornes-fontaines et des entrées de cour, mais aucune maison. Subsiste la boulangerie Vachon, qui s’est entourée d’une haute muraille métallique en vue des prochaines crues.

Jean-Marc Fortier fait partie des quelque 400 propriétaires sinistrés en 2019 qui ont accepté la compensation financière du gouvernement pour faire démolir leur résidence. Il avait lui aussi déjà fait « remonter » les fondations de sa maison de la rue Notre-Dame, qu’il habitait depuis 38 ans, mais cela n’a pas été suffisant.

« Au début, j’ai hésité à accepter la compensation du gouvernement. Mais ça n’avait pas de bon sens : ma maison était toute pourrie », explique celui qui se dit finalement « très satisfait » du soutien des pouvoirs publics. Il habite aujourd’hui dans un logement bien sec dans les hauteurs de la vallée.

Même s’il a été touché de plein fouet par la catastrophe naturelle, M. Fortier ne se dit « pas tellement » interpellé par les enjeux environnementaux, climatiques et de gestion du territoire dans le cadre de la présente campagne électorale québécoise. Comme bien des Mariverains, il estime néanmoins qu’il faudra un jour « creuser la rivière » pour réduire l’ampleur des embâcles.

Tous les sinistrés n’ont pas fait le choix d’abandonner leur maison. Çà et là, quelques résidences tiennent encore debout, habitées par ceux que le maire, Gaétan Vachon, appelle des « irréductibles Gaulois ». « C’est un choix », répète-t-il sans cesse pour signifier qu’il respecte la décision de ces citoyens.

La petite ville de 14 000 habitants déplace entièrement son centre-ville, parmi les plus à risque de la vallée de la Chaudière. En plus des 80 millions de dollars en compensation versés aux propriétaires qui ont choisi la démolition, le gouvernement a accordé 2,5 millions à la municipalité pour construire une nouvelle bibliothèque hors de la zone inondable.

Le maire Vachon est aussi en train de « finaliser », avec son député local de la Coalition avenir Québec, le financement du déménagement de l’hôtel de ville et de la caserne de pompiers. « Ce que le gouvernement du Québec a fait pour nous, moi, j’appelle ça une bénédiction », dit sans détour M. Vachon.

Peu importe l’affection du maire de Sainte-Marie, le caquiste Luc Provençal devra se démener pour conserver son poste. Après l’avoir emporté haut la main en 2018, il est maintenant chauffé par Olivier Dumais, le candidat du Parti conservateur du Québec, dirigé par Éric Duhaime.

Scepticisme et science

 

Chez les citoyens rencontrés par Le Devoir, on ressent beaucoup de désillusion envers la classe politique. « Je vais sûrement voter pour Duhaime cette fois-ci, mais ça va-tu vraiment être mieux ? » demande un ouvrier affairé à démolir une maison. « Ça ne marche pas, la société », ajoute une vieille dame qui se rend à une friperie.

« Les inondations, ça n’a rien à voir avec les changements climatiques, ça arrivait déjà quand j’étais jeune », fait valoir Laurence Plourde, croisée devant la Caisse populaire. Cette dame aux cheveux blancs, un foulard coloré autour du cou, craint que les gouvernements, dont celui du Québec, n’utilisent la question climatique pour « enlever des droits et des libertés » aux citoyens.

« Bientôt, on ne pourra plus se servir de notre voiture comme on le voudra, redoute-t-elle. […] Pour une mère qui va reconduire son enfant à l’école le matin et le rechercher en après-midi, c’est un gros inconvénient de devoir se déplacer en train. » Le 3 octobre, Mme Plourde ira « annuler son vote ».

Bien qu’il soit vrai que la rivière Chaudière déborde de son lit au printemps depuis des lustres, les climatologues prévoient, grâce à leurs modèles, que les changements climatiques provoqueront un accroissement du débit de pointe d’environ 40 % lors des crues printanières à la hauteur de Sainte-Marie. Les crues printanières surviendront par ailleurs plus tôt en avril.

Ce n’est toutefois pas seulement en émettant des gaz à effet de serre que l’humanité aggrave les crues de la Chaudière. L’aménagement du territoire entre aussi en ligne de compte, souligne un rapport du centre de recherche Ouranos. La linéarisation des cours d’eau agricoles, les coupes forestières, l’urbanisation et le développement routier contribuent tous à l’écoulement plus rapide de l’eau de pluie vers la rivière.

« Je pense que les candidats ne pensent absolument pas à ça. C’est un sujet fantôme, c’est fini, c’est en arrière, ça n’arrivera plus », dit, avec un brin de sarcasme, Paul-André Bernard, le président de la Société du patrimoine des Beaucerons. Il aurait préféré que le gouvernement aide sa région à s’adapter aux aléas de la rivière plutôt qu’il subventionne la démolition de certains joyaux du patrimoine bâti.

À Gatineau, on veut prévenir plutôt que guérir

À l’autre extrémité du sud du Québec, Gatineau peine à se remettre d’une séquence de récents désastres naturels. La quatrième ville du Québec, avec près de 300 000 habitants, a subi coup sur coup deux inondations, en 2017 et en 2019, en plus d’une tornade en 2018. Sa mairesse souhaite que Québec réfléchisse davantage à la prévention de la prochaine crise.

« S’il faut exproprier encore des citoyens dans des zones trop à risque, est-ce que ça se fera à la charge des villes ? Parce que je trouve que la charge des villes est déjà immense », laisse tomber la mairesse de Gatineau, France Bélisle, en entrevue au Devoir.

Élue en 2021, la mairesse espère que Québec fera montre de « leadership » au niveau provincial pour aider davantage les municipalités à payer les infrastructures nécessaires pour s’adapter aux changements climatiques. « Il va falloir se poser des questions très sérieuses sur l’aménagement du territoire », croit-elle aussi.

« Il y a un moment donné où le gouvernement du Québec devra donner une directive : combien de fois peut-on indemniser des citoyens qui sont dans des zones à risque, qui sont victimes des changements climatiques, et quel est le coût pour la société de ça ? »

L’adaptation aux changements climatiques fait partie des objectifs de la nouvelle politique en aménagement du territoire du gouvernement du Québec qui a été annoncée cet été. La ministre sortante des Affaires municipales, Andrée Laforest, a promis de déposer ce plan peu après les élections.

Boris Proulx



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