L'île aux Lièvres a été protégée grâce à... ses oiseaux

Photo: Alexandre Shields Le Devoir La rive nord de l’île aux Lièvres permet d’admirer les couchers de soleil sur les montagnes de Charlevoix.

Cet été, Le Devoir sillonne les eaux du Saint-Laurent, ce géant « presque océan, presque Atlantique » que chante Charlebois, et ses abords afin de nourrir une série. Aujourd’hui, l’île aux Lièvres, un jalon essentiel de la biodiversité qui a été protégé grâce à des biologistes passionnés des oiseaux marins.

« Il y a quelques semaines, on aurait pu voir plusieurs eiders à duvet. Il y en avait tout près, devant les rochers. On voyait des femelles avec leurs canetons. On pouvait aussi voir d’autres espèces sur Le Gros Pot, l’île juste en face. C’était plein d’oiseaux. C’était beau à voir », résume Jean Bédard, président et fondateur de Duvetnor, la société à but non lucratif qui gère l’île aux Lièvres depuis près de 40 ans.

Au moment du passage du Devoir sur cette île située à 10 kilomètres au large de Rivière-du-Loup, les eiders à duvet avaient presque tous quitté ce secteur crucial pour la reproduction, pour se disperser dans l’estuaire du Saint-Laurent. N’empêche, en plus de quelques femelles eiders ici et là, on pouvait observer plusieurs autres espèces d’oiseaux marins, mais aussi des phoques, et à l’occasion quelques dos blancs de bélugas parcourant leur habitat estival. « Les îles du secteur sont très importantes pour les oiseaux marins. Ce sont des milieux naturels très intéressants pour plusieurs espèces d’oiseux marins, mais aussi pour la diversité biologique de l’estuaire du Saint-Laurent », indique M. Bédard, un pionnier de la conservation de la nature au Québec.

Photo: Alexandre Shields Le Devoir L’île aux Lièvres doit son nom à Jacques Cartier, qui la nomma ainsi en 1536 en raison de l’importante population de lièvres

Mais ce qui est le plus frappant quand on parcourt les quelques sentiers de découverte de l’île aux Lièvres, c’est la beauté naturelle très bien préservée de ce territoire boisé de 13 kilomètres de longueur et de tout au plus 1,5 kilomètre de largeur. Entre la rive sud, qui permet d’observer le Bas-Saint-Laurent et le trio d’îles du Pot à l’Eau-de-Vie, et la rive nord, qui offre les montagnes de Charlevoix en toile de fond, le visiteur se retrouve d’ailleurs le plus souvent seul à poser le regard sur de magnifiques paysages. Et le tout est situé au coeur du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, mais sans en faire partie.

Île à vendre

Si la richesse de la biodiversité des lieux saute aux yeux, la protection de cet écosystème aurait pu ne jamais se concrétiser sans la volonté des biologistes qui ont décidé de fonder Duvetnor en 1979. « Certains rêvaient d’installer un camp de chasse sur cette île. Ils auraient pu introduire des cerfs de Virginie, pour en faire une sorte de petite Anticosti. Il y avait ce genre de pression et l’île était en vente. Tôt ou tard, il y aurait eu un acheteur. Mais on a vu ça venir et on savait que cette île était importante pour assurer la protection des autres îles de la région. Sans cela, on se dirigeait vers un développement de villégiature et de tourisme de masse », se rappelle Jean Bédard.

Pour éviter de voir l’île aux Lièvres tomber entre les mains de promoteurs, il fallait toutefois trouver les fonds pour l’acquérir. Or, à l’époque, l’intérêt des décideurs politiques était inexistant, raconte M. Bédard. « On partait de loin. C’était le Moyen Âge. Il n’y avait aucun intérêt. Parcs Canada discutait de la création du parc marin, mais le ministère ne pouvait pas concevoir que les îles devaient faire partie du parc marin. Elles sont pourtant des milieux biologiques qui sont inféodés au milieu marin. Les oiseaux marins et les phoques en font partie. »

Photo: Alexandre Shields Le Devoir Le bécasseau de Baird est un oiseau peu commun au Québec, qui migre chaque automne de l’Arctique à la Terre de Feu.

Tout en poursuivant ses démarches auprès du gouvernement fédéral, Duvetnor se lance donc dans la récolte du duvet d’eider, afin d’amasser des fonds. Il faut dire qu’en plus de l’île aux Lièvres et des îles du Pot à l’Eau-de-Vie, des milliers de ces oiseaux nichent sur des îles de cette région de l’estuaire. « J’ai constaté que des gens récoltaient le duvet, mais parfois de façon très approximative. J’ai alors eu l’idée de proposer au gouvernement de faire la récolte, mais en l’appuyant sur une démarche scientifique qui génère des connaissances sur l’espèce et contribue à sa protection. »

Cette récolte, qui constitue encore aujourd’hui une part importante des revenus de Duvetnor, se déroule à la fin du printemps. À ce moment, les femelles eiders couvent leurs oeufs en les protégeant du froid grâce à du duvet qu’elles arrachent de leur propre corps. Les cueilleurs en ramassent donc une partie en se promenant de nid en nid. L’opération permet de faire un suivi des populations, mais aussi de produire par la suite un duvet nettoyé qui est entièrement exporté.

Projet modeste

 

« Quand on a eu du duvet à vendre, on a mis en place un projet d’acquisition d’îles. Nous avons mis en avant l’idée de protéger la richesse d’îles du Saint-Laurent tout en faisant la promotion d’une forme de tourisme intelligent, qui respecte la faune », explique M. Bédard.

Après avoir réussi à convaincre des décideurs politiques du bien-fondé de son projet, Duvetnor peut acquérir les îles de l’archipel des Pèlerins, les îles du Pot à l’Eau-de-Vie et l’île aux Lièvres, dont elle devient propriétaire en 1986. Dès 1989, la socitété décide d’y offrir un accès au public. Elle aménage alors des sites de camping et d’autres infrastructures d’hébergement, en plus d’acheter des bateaux pour le transport des visiteurs.

« Il n’y a rien de mercantile dans notre gestion. Tout ce qu’on fait, c’est pour enrichir l’expérience des visiteurs qui viennent découvrir quelque chose d’extraordinaire tout en protégeant l’île », fait valoir Jean Bédard lors d’une visite des principales installations insulaires, alimentées par des panneaux solaires.

Photo: Alexandre Shields Le Devoir À gauche: La paruline à croupion jaune fait partie des 169 espèces observées à l’île aux Lièvres, selon le décompte disponible sur le site d’ornithologie eBird. À droite: le pluvier semipalmé est une espèce fréquemment observée sur les plages de l’estuaire du Saint-Laurent, le plus souvent en groupes qui volent très rapidement.

Tout en reconnaissant que les activités ont longtemps été déficitaires, il estime que la notoriété de l’île est désormais bien établie. Malgré cela, l’occupation du territoire demeurera toujours modeste, avec un maximum de huit chalets, une auberge comptant neuf chambres et une vingtaine de sites de camping. Et sur l’île du Pot du Phare, située tout près, un maximum de six visiteurs à la fois peuvent passer une nuit dans le phare patrimonial rénové et entretenu par Duvetnor, qui en a fait sa signature visuelle.

L’objectif du départ demeure donc de préserver cet écosystème, en terre et en mer, affirme M. Bédard. Duvetnor a d’ailleurs convaincu le gouvernement du Québec d’acquérir la vaste majorité de l’île il y a de cela quelques années. Cette portion est désormais inscrite comme « réserve de biodiversité projetée ». « L’île aux Lièvres fait partie d’une vingtaine d’îles entre Kamouraska et le point de confluence du Saguenay et du Saint-Laurent. Ces îles et l’espace marin qui les sépare sont d’une importance majeure pour la faune côtière et marine. La localisation et la grandeur de l’île aux Lièvres en font la clé de voûte de la conservation de la faune de l’estuaire du Saint-Laurent », peut-on lire dans le document officiel détaillant l’intérêt écologique de ce territoire.

Après avoir lutté pour la préservation désormais acquise de plusieurs îles de la région, Jean Bédard n’en redoute pas moins de nouvelles menaces, principalement celles liées aux impacts du réchauffement climatique sur le Saint-Laurent. « On voit des zones où l’oxygène diminue et où les eaux se réchauffent. On fait face à une dégradation. On le constate avec le déclin ou la disparition de certains stocks de poissons, comme le hareng et le capelan. On est en train de perdre l’estuaire, comme on va perdre le béluga. Je suis très pessimiste. Nous sommes face à une destruction incontournable. Mais je préfère demeurer dans l’action. »



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