Le gaz naturel perd-il la cote dans les résidences du Québec?

Seules 1070 habitations ont été raccordées au réseau de distribution d’Énergir depuis le 1er octobre dernier, selon des données transmises par l’entreprise au «Devoir».
Photo: Annik MH de Carufel Archives Le Devoir Seules 1070 habitations ont été raccordées au réseau de distribution d’Énergir depuis le 1er octobre dernier, selon des données transmises par l’entreprise au «Devoir».

Est-ce le début de la fin pour le gaz naturel dans les résidences du Québec ? Chose certaine, le distributeur quasi exclusif de cette énergie fossile dans la province, Énergir, a branché moitié moins d’habitations à son réseau cette année. Un signal climatique « rassurant », selon des observateurs.

Seules 1070 habitations ont été raccordées au réseau de distribution d’Énergir depuis le 1er octobre dernier, selon des données transmises par l’entreprise au Devoir. Lors de l’exercice financier précédent, on avait compté 2175 branchements. Une légère tendance à la baisse s’observait depuis cinq ans, avec une moyenne annuelle de 2430 branchements.

Ce texte est publié via notre Pôle environnement.

Le bilan pour l’exercice en cours est encore appelé à augmenter, jusqu’au 30 septembre. Toutefois, l’entreprise confirme qu’on voit bel et bien les résultats de ses efforts visant à effectuer moins de branchements, notamment pour arriver à atteindre ses cibles de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES). « On vise la carboneutralité dans les bâtiments qu’on dessert en 2040. On doit poser des gestes dès maintenant pour y arriver », explique Catherine Houde, la directrice principale des affaires publiques et de l’engagement communautaire chez Énergir.

Parmi les gestes posés, Mme Houde relève la fin de l’aide financière pour la conversion des systèmes de chauffage au mazout vers le gaz naturel.

Par ailleurs, l’entreprise dit ne plus étendre son réseau sur de nouvelles rues résidentielles. Les maisons nouvellement branchées se raccordent donc à des tuyaux déjà en place. Selon Mme Houde, les seules extensions concernent des projets industriels. Généralement non rentables pour l’entreprise, ces allongements du réseau dépendent du soutien gouvernemental, ajoute-t-elle.

Le nombre de branchements de clients commerciaux, industriels et institutionnels subit lui aussi une diminution cette année, mais moins marquée. On compte 911 raccordements depuis 10 mois. La moyenne des cinq années antérieures se situe à un peu plus de 1300 branchements par an, avec, là aussi, une légère tendance à la baisse.

L’utilisation du gaz naturel dans les bâtiments résidentiels, commerciaux et institutionnels est responsable de 6 % des émissions de GES du Québec. En moyenne, le chauffage au gaz naturel d’une maison émet près de 10 tonnes de CO2 dans l’atmosphère par année.

« Ça nous réjouit de voir une telle baisse dans le secteur résidentiel », déclare Emmanuel Cosgrove, le directeur de l’organisme Écohabitation. « Énergir bat de l’aile, malgré ses efforts pour verdir son image, notamment avec le gaz naturel renouvelable. Les Québécois y voient clair et n’embarquent pas dans ce jeu. »

Le prix du gaz naturel, qui a doublé depuis le début de l’année avec la guerre en Ukraine, est certainement un autre facteur qui réduit l’attrait de cette énergie fossile, observe Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal. La diminution dunombre de branchements « est un signe qui est plutôt rassurant pour la lutte contre les changements climatiques », juge-t-il. « Évidemment, Énergir ne peut pas prétendre lutter contre les changements climatiques et continuer d’augmenter sa clientèle. »

Vers la biénergie

 

Un vent de changement souffle ces derniers mois sur le marché du gaz naturel au Québec. Plusieurs municipalités soupèsent l’idée d’interdire l’installation de systèmes au gaz dans les nouvelles résidences. Le printemps dernier, la Ville de Montréal s’est engagée en ce sens, imposant aux nouvelles constructions d’être « zéro émission » d’ici 2025.

À l’échelle provinciale, un règlement entrant en vigueur en 2024 interdira le remplacement d’un système de chauffage résidentiel au mazout par un appareil fonctionnant « en tout ou en partie » avec un combustible fossile, ce qui inclut évidemment le gaz naturel. Le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques a d’ailleurs confirmé au Devoir que le règlement ne permettrait pas l’installation de fournaises au gaz même si elles n’utilisent que du gaz naturel renouvelable.

Une autre nouveauté dans le petit univers du gaz naturel est l’entente entre Énergir et Hydro-Québec au sujet de la biénergie. Cet accord prévoit que des abonnés d’Énergir modifient leur système pour passer au chauffage électrique, sauf par temps très froid, où leur fournaise au gaz prendrait le relais. Pour chaque client adhérant à ce programme, Énergir obtient une compensation financière.

Depuis le lancement officiel de ce programme, en juin, 35 contrats avec des consommateurs ont été signés, révèle Énergir. L’entreprise précise qu’aucune « offensive publicitaire » n’a été effectuée pour l’instant, mais que cela devrait débuter dès la mi-août. Elle s’attend donc à une hausse de l’adhésion dans les prochains mois.

Le professeur Pineau redoute un lent démarrage du programme. « Les consommateurs d’énergie ne sont pas très prompts à changer leurs habitudes, fait-il remarquer. Les gens rêvent d’avoir une piscine, un nouveau comptoir de cuisine ou une nouvelle voiture, mais pas de changer leur système de chauffage. » Il faudra que le prix soit grandement avantageux, croit-il.

Extension du réseau industriel

 

Alors que l’engouement des ménages pour le gaz naturel diminue, le gouvernement du Québec continue de soutenir l’extension du réseau de gaz naturel au bénéfice des clients industriels.

Dans la mise à jour de son Plan directeur en transition, innovation et efficacité énergétiques (2021-2026) rendue publique en juin dernier, le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles (MERN) prévoit 15 millions de dollars à cette fin.

Cet argent correspond à des sommes déjà engagées dans des projets en cours de réalisation, précise un porte-parole du MERN au Devoir. Il s’agit par exemple d’extensions vers des poulaillers, des serres ou des parcs industriels. « Il n’est pas encore possible de tout électrifier, surtout dans le secteur industriel, et il faut diversifier les sources d’énergie afin d’accroître la sécurité énergétique du Québec », explique-t-on.

« Je pense que la société, les acteurs économiques n’ont pas encore réalisé l’ampleur des changements nécessaires pour réduire et éliminer notre utilisation des hydrocarbures », conclut M. Pineau.



À voir en vidéo