Ramer fort contre l’envahisseur aquatique

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir À bord du ponton, Andy Lauriston montre une carte du lac qui répertorie les endroits où la plante a déjà été observée.

Daniel Sabourin tient la barre. Capitaine improvisé de cette petite expédition, il pilote son ponton pour parcourir les 20 kilomètres qui le séparent de l’autre bout du lac Aylmer, un immense plan d’eau à cheval entre l’Estrie et Chaudière-Appalaches. Il veut y observer quelques spécimens d’un visiteur indésiré : le myriophylle à épis.

Une église se profile à l’horizon, puis des quais et une rampe de mise à l’eau apparaissent au premier plan. C’est la marina de Disraeli. « Juste en face, il y a plein de myriophylles », dit-il en pointant du doigt quelques bouées d’avertissement. Les sommets de plants, encore jeunes à la veille de l’été, y chatouillent la surface de l’eau.

M. Sabourin fait partie de l’association des résidents du lac Aylmer, qui compte environ 700 membres et dont le combat des dernières années consiste à freiner la progression de cette plante aquatique capable d’établir de grandes colonies qui anéantissent la flore indigène et qui rendent la baignade impossible et la navigation difficile.

Le myriophylle à épis a été repéré pour la première fois dans ce lac en 2006, mais chaque coup de sonde révèle une présence de plus en plus importante. Le lac Aylmer est loin d’être le seul endroit aux prises avec ce problème : un décompte gouvernemental — très certainement partiel — recense 205 lacs et rivières touchés au Québec.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le myriophylle à épis

Se penchant à l’avant du ponton, François Côté — un citoyen en visite depuis le lac du Huit, où il mène aussi un combat contre le myriophylle à épis — arrache quelques plants pour les examiner de plus près. Cette espèce exotique envahissante, possiblement introduite dans la nature nord-américaine par l’intermédiaire des aquariums, ressemble un peu à des tiges d’aneth de forme allongée.

Il suffit de transporter un petit fragment de myriophylle à épis d’un lac à l’autre pour qu’une nouvelle population prenne racine. La dispersion est principalement effectuée par les plaisanciers qui ne lavent pas leur bateau avant chaque aventure dans un nouveau lac. Dans le nord, les hydravions y contribuent aussi.

Un projet ambitieux

 

L’exemple du lac Aylmer est intéressant pour plusieurs raisons. Notamment parce que cinq municipalités le ceinturent, ce qui complique toute intervention. Mais aussi parce que l’association locale des riverains s’implique dans le dossier des espèces exotiques envahissantes avec une détermination peu commune.

« Le message qu’on envoie aux municipalités, c’est : il ne faut pas attendre », explique Andy Lauriston, le coordonnateur des « sentinelles » du lac Aylmer. Chapeau beige, barbe blanche, veste de sécurité usée : ce riverain patrouille sur le lac en kayak depuis des années pour faire le suivi de la progression du myriophylle à épis. Chaque été, il passe de 15 à 20 avant-midi à sillonner son segment de rivage à cette fin.

M. Lauriston en convient : il sera impossible d’éradiquer l’envahisseur. Toutefois, on peut modérer sa croissance grâce à des plongées d’arrachage, par exemple. Par ailleurs, l’association de riverains pousse depuis des années pour l’installation de stations de lavage de bateaux à chacune des cinq rampes de mise à l’eau publiques.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Daniel Sabourin et Andy Lauriston

L’objectif n’est pas de prévenir l’introduction du myriophylle à épis — il est trop tard pour cela —, mais bien celle d’autres espèces envahissantes, comme la moule zébrée, qui fait des ravages dans d’autres lacs estriens. « En ce moment, s’il y a des bibittes qui veulent venir ici, la porte est grande ouverte », déplore M. Lauriston.

Un peu partout au Québec, les initiatives de lavage de bateaux fondées sur la bonne volonté rencontrent souvent une faible adhésion. Il y a quelques années, un projet pilote mené dans un garage près du lac Aylmer, où des lavages au rabais étaient offerts, a connu un échec lamentable. « Il y en a eu zéro dans l’été », soupire M. Sabourin, qui est aussi conseiller municipal à Weedon. Une action politique forte semble donc essentielle.

Depuis 2019, l’association propose un ambitieux projet aux décideurs locaux. Il comprendrait l’installation de quatre stations de lavage de bateaux sur les principaux axes routiers menant au lac Aylmer. Les plaisanciers en visite devraient y laver leur embarcation (au prix de 50 $, par exemple) pour obtenir un coupon. Celui-ci permettrait d’ouvrir une barrière donnant accès à l’une des rampes. Les municipalités riveraines du lac Mégantic ont justement adopté un système du genre ce printemps.

Pour prendre en main ce dossier, la Table de concertation intermunicipale du lac Aylmer a été fondée en 2020. Ce regroupement, présidé par Denyse Blanchet, la mairesse de Stratford, compte aussi les maires de Beaulac-Garthby, de Weedon, de la paroisse de Disraeli et de la ville de Disraeli. On y mène des discussions au sujet du projet de stations de lavage, mais satisfaire les contraintes de chacun s’avère complexe.

« Je suis certaine qu’on va y arriver, mais peut-être pas à la vitesse que l’association voudrait », convient Mme Blanchet. Les défis sont nombreux : trouver le financement, adopter des règlements dans chaque municipalité, assurer un approvisionnement suffisant en eau pour les stations de lavage, etc. Par ailleurs, certaines parties ne veulent pas décourager les visiteurs nautiques de l’extérieur, car leur économie locale en dépend. Si bien que pour l’instant, aucun échéancier n’est fixé.

Une fédération québécoise

 

Constance Ramacieri habite depuis 45 ans sur la rive du lac Lovering, à Magog, en Estrie. Impliquée au sein de son association locale dans une lutte contre le myriophylle à épis, elle « comprend la nécessité de protéger le lac ». « Je veux que mes enfants et mes petits-enfants puissent encore en profiter pendant des années », dit-elle.

Mme Ramacieri est présidente de la Fédération québécoise de défense des lacs et cours d’eau. Cet organisme, fondé en mars dernier, regroupe des associations lacustres dans un objectif de diffusion des bonnes pratiques. Il fait du myriophylle à épis son cheval de bataille, mais ce n’est qu’une première étape. « Ça fait école : si on lave les bateaux pour le myriophylle, on les lave aussi pour d’autres espèces », explique la dame sous son chapeau de paille.

La fédération a aussi pour objectif de représenter les associations locales auprès des gouvernements. « C’est clair, il y a un désintéressement total de la part du gouvernement québécois », indique sa présidente, qui a déjà interpellé la Coalition avenir Québec en vue des élections de l’automne. Elle réclame notamment une campagne nationale de prévention, sachant que le contrôle de la plante est coûteux et ardu.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Une pancarte avertit les plaisanciers de la présence de la plante aquatique.

Le lac Lovering, où Mme Ramacieri habite, a fait l’objet de « bâchage », c’est-à-dire que de grandes bâches ont été déposées au fond de l’eau afin d’étouffer les plus importantes colonies de myriophylles à épis. Cela s’est fait au coût de 200 000 $ en quatre ans. Le lac du Huit de François Côté, lui, est visité chaque été par cinq plongeurs spécialisés, au prix de 70 000 $, qui passent trois semaines à arracher la plante exotique. Un aspirateur flottant filtre l’eau afin d’en retirer les fragments de myriophylle.

Pour sa part, le lac Aylmer a bénéficié en 2020-2021 d’un « marnage », c’est-à-dire d’un abaissement du niveau du lac, en début d’hiver, afin que les premiers grands froids tuent les racines des plants exposés à l’air. Cette technique est possible grâce à un barrage installé en tête de lac, qui servait autrefois à réguler le débit de la rivière Saint-François pour faciliter la drave.

Selon Richard Carignan, un professeur de biologie retraité de l’Université de Montréal spécialisé dans l’étude des lacs, ces méthodes de contrôle du myriophylle à épis servent surtout à « acheter du temps ». La clé, selon lui, c’est évidemment d’éviter la propagation de la plante aquatique indésirable.

Pour les lacs infestés, un espoir à très long terme existe néanmoins : le myriophylle à épis s’essouffle quand le phosphore et l’azote, qu’on retrouve en excès dans les sédiments des lacs pollués, s’épuisent. « Ça fait des générations qu’on pollue nos lacs », souligne M. Carignan. Pour vider le garde-manger du myriophylle, « il faudra bien traiter son lac pendant des générations ».

Avec Paul Fontaine

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