Les villes sont au cœur des questions énergétiques

Isabelle Delorme
Collaboration spéciale
En installant ses bureaux en plein centre-ville de Trois-Rivières, la coopérative Cinetic fait preuve de responsabilité énergétique.
Vivre en Ville En installant ses bureaux en plein centre-ville de Trois-Rivières, la coopérative Cinetic fait preuve de responsabilité énergétique.

Ce texte fait partie du cahier spécial Environnement

Nous pouvons garantir un avenir vivable en agissant dès aujourd’hui, souligne le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), publié en avril. Les villes ont la capacité de mettre en place des politiques à fort impact pour diminuer nos émissions et notre empreinte énergétique, disent ces experts.

« Les villes sont particulièrement à l’avant-plan. Elles ont l’occasion de mettre en place des actions rapidement, et cette rapidité est cruciale », estime Sophie Van Neste, professeure-chercheuse à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en action climatique urbaine, qui a analysé les derniers rapports du GIEC.

Atténuer la demande

 

« Le rapport du GIEC met l’accent sur les leviers des villes pour réduire la demande énergétique », indique Mme Van Neste. En agissant sur nos modes de vie (la manière dont nous chauffons nos logements ou nos pratiques de déplacement, par exemple), les villes permettent aux citoyens de modifier leurs gestes individuels.

« Nous n’aurons jamais de changement collectif majeur si nous n’agissons pas sur les déterminants collectifs — les infrastructures, les normes sociales et les compétences (en autopartage, par exemple) — pour changer la demande en énergie », souligne la chercheuse.

Alain Webster, professeur à l’Université de Sherbrooke et président du comité consultatif sur les changements climatiques, qui vient de publier un rapport sur l’aménagement du territoire du Québec, affirme lui aussi que la capacité des municipalités à réduire la demande énergétique est également fondamentale.

« Il faut réfléchir à un aménagement plus adéquat des villes qui permettra aux gens de se dire qu’ils vont se déplacer à pied, à vélo ou en transport en commun parce que c’est la façon évidente d’aller d’un point A à un point B », préconise M. Webster. Cela demande une planification pour aménager des villes plus denses, plus agréables et plus simples qui favorisent des comportements plus sobres en consommation énergétique, sans qu’ils soient vécus comme une contrainte.

Une localisation écoresponsable

 

Pour chaque kilomètre d’éloignement du centre-ville, une entreprise de bureau augmente de 250 mètres la distance moyenne parcourue par ses employés pour se rendre au travail, selon une récente étude de l’Institut de politique des transports de Victoria.

« Les villes sous-estiment beaucoup le rôle qu’elles peuvent jouer sur l’empreinte énergétique par l’aménagement du territoire », souligne Amandine Rambert, directrice de projets chez Vivre en Ville, qui a mis au point un indice d’écoresponsabilité de la localisation des bureaux. Il n’est pas toujours facile d’influencer les choix résidentiels individuels liés à de nombreux critères (coup de cœur, coût, mode de vie, etc.), observe-t-elle. Mais les villes ont une prise plus forte sur l’endroit où les entreprises, les commerces, les bureaux et les institutions s’établissent.

« Nous travaillons fort pour encourager les municipalités à resserrer le nombre d’endroits où elles autorisent les bureaux à s’installer, pour éviter qu’ils le fassent en périphérie ou à des endroits peu accessibles ou loin pour la plupart des gens », fait valoir Amandine Rambert.

Une localisation est d’autant plus écoresponsable qu’elle est au cœur du bassin d’employés et proche des opportunités de travail (affaires, réseautage, etc.). Comme le centre-ville de Gatineau, où le bureau de notaires 4CPA a choisi de s’établir.

« 800 employés qui se rendent au même endroit tous les jours pour travailler sont aussi 800 personnes qui sortent s’acheter un dîner et peuvent trouver un consultant situé à côté », signale la directrice.

Des soutiens nécessaires

 

Les choix d’aménagement judicieux à l’échelle locale doivent être encouragés par des décisions à l’échelle gouvernementale, note Alain Webster. « L’État doit être exemplaire dans le positionnement d’infrastructures comme les écoles, universités ou hôpitaux », croit-il.

Les villes n’ont qu’une possibilité d’impact limité s’il n’y a pas de décisions uniformes à l’échelon fédéral et provincial (comme une réglementation stricte sur l’étalement urbain), observe pour sa part Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal. « Elles peuvent agir localement sur le transport en commun, le logement, l’autopartage, par la tarification du stationnement ou encore en adoptant une écofiscalité incitative pour améliorer notre gestion des déchets, un domaine dans lequel le Québec est en retard », déplore-t-il.

Mais en l’absence de normes et de stratégies aux échelons supérieurs, le professeur sonne l’alerte sur le risque d’asymétries et de compétition malsaine entre villes plus ou moins écoresponsables, même si « des actions plus musclées dans certaines villes peuvent en inspirer d’autres ».

C’est quoi, une collectivité viable ?

Mieux construire nos agglomérations, nos quartiers, nos rues et nos bâtiments pour répondre aux grands enjeux écologiques, sociaux et économiques, c’est l’objectif de la « collectivité viable » tel que le préconise Vivre en Ville : un milieu de vie qui répond aux besoins fondamentaux de ses résidents est favorable à leur santé et assure leur qualité de vie. En préservant les ressources naturelles, énergétiques et financières, il peut se maintenir à long terme.

Pour atteindre cet objectif, il faut agir selon une approche intégrée comprenant l’aménagement et l’urbanisme, l’agriculture et le verdissement, l’économie et la fiscalité, les politiques publiques, le bâtiment et l’efficacité énergétique, la santé, l’éducation, etc.

Selon Vivre en Ville, quatre échelles d’intervention, qui se renforcent mutuellement, permettent de décliner cette vision :

• Une agglomération tissée serrée : le territoire est optimisé, articulé à un réseau structurant de transport en commun, avec une bonne accessibilité à des équipements et à des activités bien localisées.

• Des quartiers qui sont des milieux de vie complets : accessibles par des modes de transport viables, ils assurent la proximité des commerces et des services du quotidien et offrent des espaces publics de qualité.

• Des rues conviviales à échelle humaine : conçues pour être davantage des espaces de vie que des voies de circulation, elles offrent des cheminements encadrés par des bâtiments et de la végétation, et les déplacements actifs (vélo, marche) y sont prioritaires.

• Des bâtiments confortables, accessibles et efficaces : assurant le confort de leurs usagers, ils contribuent à la qualité de l’espace public et ont une faible empreinte écologique.

Pour une vision cohérente

Lorsqu’on se promène au Québec, on observe des incohérences dans le développement territorial, entraînées par « des cibles floues ou inadaptées », observe Sylvain Gariépy, président de l’Ordre des urbanistes du Québec. Ce dernier est signataire de la déclaration de principe pour une Politique nationale de l’aménagement du territoire et d’urbanisme, lancée en 2018 par l’Alliance Ariane (3351 signatures à ce jour, dont plus de 20 municipalités).

« Les préoccupations de 1979 ne sont plus les mêmes en 2022 ! » clame le président pour souligner l’urgence de revoir en profondeur la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme, dans le contexte des changements climatiques. Les signataires de la déclaration enjoignent au gouvernement de « réunir dans un même texte, ayant statut de politique nationale, une vision d’ensemble assortie de principes fondamentaux en matière d’aménagement du territoire et d’urbanisme ».

Les orientations gouvernementales doivent être révisées, souligne Sylvain Gariépy, qui demande l’exemplarité de l’État (grand promoteur immobilier sur le territoire) et des adaptations à l’échelle des communautés. « Densifier en Gaspésie, ce n’est pas la même chose qu’à Montréal », explique par exemple l’urbaniste, qui s’attache à clarifier ce mot auprès des citoyens, parfois effrayés par l’image de tours de 30 étages à côté de jolis bungalows. Habiter dans un bâtiment multifamilial procure une aussi bonne qualité de vie qu’une maison unifamiliale, souligne celui qui préconise une offre diversifiée de produits immobiliers.

Au gouvernement, « ça bouge », annonce-t-il. L’Ordre des urbanistes du Québec est impliqué dans le comité consultatif sur la politique nationale de l’architecture et de l’aménagement du territoire. « Nous avons poussé pour qu’elle soit adoptée avant les élections, et c’est maintenant chose faite », se réjouit le président.



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