Soupirs de soulagement à St. John’s après le feu vert octroyé à Bay du Nord

Si le feu vert accordé par le fédéral a suscité un tollé, la population terre-neuvienne, elle, est soulagée.
Photo: Laurianne Croteau Le Devoir Si le feu vert accordé par le fédéral a suscité un tollé, la population terre-neuvienne, elle, est soulagée.

Si le feu vert accordé par le fédéral au projet d’exploitation pétrolière extracôtier Bay du Nord s’est attiré de vives critiques environnementales, la population de Terre-Neuve-et-Labrador, elle, pousse un soupir de soulagement. L’industrie est devenue, après le moratoire sur la morue, la bouée de sauvetage d’une province endettée. Le Devoir est allé à sa rencontre.

Auparavant dynamique, le centre-ville de St. John’s, à Terre-Neuve, est plutôt désert depuis deux ans. Les pancartes « À vendre » et les fenêtres barricadées s’y multiplient. Car comme le dit notre chauffeur de taxi, Gerry Evans, en sillonnant les rues de la capitale, « tout dépend du pétrole dans cette province ».

Les touristes ont laissé tomber le paradis des baleines et des icebergs et, parallèlement, les pétrolières ont mis plusieurs projets d’exploration et de forage sur pause. Même les multinationales ExxonMobil et Suncor ont relocalisé leurs bureaux en banlieue pour diminuer leurs frais d’exploitation.

Ce texte est publié via notre Pôle environnement.

La dépendance de la province à l’industrie pétrolière ne laisse aucun doute. En 2021-2022, les redevances comptaient pour 13 % des revenus de la province, selon le plus récent budget.

Additionnés aux répercussions de la pandémie, ces bouleversements signifient moins de clients à St. John’s — pour les restaurants, les bars, les hôtels et les autres commerces locaux. « Le boom pétrolier [dans les années 2010] avait entraîné beaucoup d’investissements à St. John’s, raconte Krista Crummell, barmaid au Broderick’s Pub. Mais aujourd’hui, les gens doivent vendre leur maison, leur commerce… Ils essayent de joindre les deux bouts, mais c’est de plus en plus difficile avec l’inflation. »

Autour d’elle, certaines personnes ont dû choisir entre faire l’épicerie et chauffer leur maison cet hiver, relate-t-elle. C’est pourquoi le développement de projets comme Bay du Nord — ou encore West White Rose, dont Cenovus Energy vient d’annoncer la reprise — n’est pas suffisant pour inverser la tendance, selon la barmaid.

« Même s’il y a de nouveaux projets pétroliers, les gens n’ont plus les moyens de vivre normalement. La province compte augmenter le salaire minimum à 15 $ l’heure… mais ça aurait couvert l’inflation il y a dix ans ! »

D’autres commerçants sont plutôt d’avis que ces projets d’envergure permettent de retenir les jeunes travailleurs chez eux. « Si Bay du Nord ne va pas de l’avant, beaucoup de jeunes qui ont trouvé du travail vont devoir repartir… S’il y a un projet pétrolier aussi propre que possible, et d’après ce que tout le monde dit, c’est vraiment l’un des plus verts, pourquoi pas ? » affirme Byron Murphy, propriétaire du magasin de vêtements pour hommes Byron’s Upstairs.

Même s’il a vu son voisin — un pub à l’anglaise — et de nombreux autres restaurants faire faillite ces derniers temps, il garde espoir. « Je ne vois pas dans quel monde on pourrait totalement se passer d’essence. Donc c’est bien de réglementer l’industrie, mais pas au détriment de notre petite province. Terre-Neuve semble tout le temps recevoir des coups de pied dans le pantalon du reste du Canada. »

Projet « carboneutre » en 2050

Le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador affirme en effet que Bay du Nord sera « plus propre ». La société norvégienne Equinor, responsable majoritaire du projet, évalue qu’il émettra moins de huit kilos de gaz à effet de serre pour chaque baril de pétrole produit, contre 16 kilos en moyenne pour les projets similaires ailleurs dans le monde. En novembre 2020, la multinationale a d’ailleurs affirmé vouloir atteindre la « carboneutralité » d’ici 2050, notamment en réduisant les émissions de sa production de pétrole et de gaz.

« C’était la bonne chose à faire », affirmait la semaine dernière le premier ministre de la province, Andrew Furey, devant une salle comble, à l’occasion du congrès annuel d’Energy NL, l’association de l’industrie pétrolière et gazière de la province. « Nous sommes dans la meilleure position possible pour répondre à la demande mondiale de pétrole à faibles émissions de carbone. Nous en sommes propriétaires, nous devrions en être fiers, et nous pouvons nous réjouir qu’il puisse être distribué dans le monde entier. »

Le discours, partagé par les pétrolières et le gouvernement fédéral, semble convaincre les plus jeunes de la province de s’impliquer dans l’industrie.

« Ça serait vraiment cool de travailler dans le secteur pétrolier », avance Corbin Smith en déambulant entre les kiosques du congrès. Le jeune étudiant en génie mécanique a participé bénévolement à l’organisation de l’événement. « Je vois à quel point c’est une industrie qui est à la fine pointe de la technologie », dit-il.

Quelques kiosques plus loin, deux jeunes sont plutôt sous la bannière de Wood, leur milieu de stage, une multinationale spécialisée dans le domaine de l’énergie. Ils y présentent leur plus récent projet, un robot qui détecte les fuites de gaz. Sagadul Hassan et Mark Johnson sont eux aussi d’avis que le secteur est intéressant pour les jeunes pousses qui désirent s’investir dans des projets ambitieux.

« Il n’y a pas beaucoup d’emplois en robotique autonome ici, et j’adore les robots, donc je ne pouvais pas laisser passer ça », explique Mark.

Même s’ils sont tous trois conscients de l’impact des champs pétrolifères sur l’environnement, c’est un secteur qui leur semble incontournable. « C’est important de diminuer notre empreinte carbone, mais ici, à Terre-Neuve, l’industrie pétrolière est centrale ; c’est la moitié des offres d’emploi quand on cherche du travail en ingénierie », poursuit l’étudiant.

Son collègue, qui est arrivé seulement trois mois plus tôt du Bangladesh, dit avoir vu et ressenti lui-même les effets du réchauffement climatique. Il aimerait voir davantage de projets en énergie verte se développer dans la province et y voit beaucoup de potentiel, notamment avec l’énergie éolienne, étant donné les conditions météorologiques de l’île. « Mais de toute évidence, Terre-Neuve n’est pas dans la meilleure posture économique, alors je suppose que tout ce qui rapporte de l’argent est bon pour la population ici », convient Sagadul Hassan.

Pénurie déjà présente

Depuis quelques mois, le vent tourne. Des commerçants de St. John’s revoient leurs chiffres d’affaires monter aux niveaux prépandémiques. Les plateformes au large des côtes reprennent du service.

Un renouveau que remarque Jeff Coffey, gestionnaire de projet chez Crosby Group, un sous-traitant potentiel pour le projet Bay du Nord. L’entreprise fournirait la main-d’œuvre pour de nombreuses étapes de la construction de la plateforme, mais aussi son entretien à long terme. « La demande pour tous nos services augmenterait avec l’ajout d’une autre installation en haute mer », admet-il.

Même s’il se réjouit des développements possibles dans le secteur, il conteste le discours du gouvernement provincial selon lequel la création d’emplois liée à ce projet stimulera l’économie. Equinor promet de créer 11 000 emplois.

Déjà, chez Crosby Group, les horaires sont pleins : tous les travailleurs spécialisés ont retrouvé un emploi. Une observation que confirme Jodie Greeley, de NSB-Omega, une compagnie de recrutement spécialisée dans l’industrie pétrolière.

« Les choses se sont beaucoup accélérées, il y a beaucoup moins de gens dans l’industrie à la recherche d’un emploi, il y a même une pénurie de main-d’œuvre. Toutes ces entreprises recherchent des profils similaires, qu’il s’agisse d’ingénieurs de projets, de designers ou de comptables… Donc on doit surtout organiser les déplacements des travailleurs d’un projet à l’autre. »

Elle ne s’inquiète toutefois pas de réussir à répondre à la demande. « Nous l’avons fait dans le passé avec beaucoup plus de projets en cours, et il y aura beaucoup de gens qui sortiront de l’université, donc ça leur offre de belles options. »

S’il allait de l’avant, Bay du Nord serait le cinquième projet pétrolier de Terre-Neuve-et-Labrador. Avec les problèmes liés à la chaîne d’approvisionnement et l’inflation, Equinor n’a pas encore rendu de décision finale, prévue d’ici deux ans. La mise en exploitation devrait être lancée en 2028.



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