Nos saisons en enfer

Un ouragan de catégorie 5. Avec le réchauffement climatique, les événements météorologiques extrêmes vont augmenter en intensité et en fréquence.
Photo: iStock Un ouragan de catégorie 5. Avec le réchauffement climatique, les événements météorologiques extrêmes vont augmenter en intensité et en fréquence.

Après un printemps marqué par une première canicule et des orages violents qui ont laissé des traces, MétéoMédia prévenait il y a quelques jours que le Québec devrait connaître « un été unique, instable et collant », avec des températures « au-dessus des normales » et un fort potentiel d’orages violents. Des signaux clairs que les impacts de la crise climatique prennent racine et qu’il faut s’y adapter bien au-delà de la simple réponse aux urgences.

« Il n’y a aucun spécialiste qui est surpris de voir autant de canicules, ou alors de voir, en mai, des canicules ou des orages violents. Et il va y avoir davantage de canicules dès le mois de mai, qui deviendront plus intenses. Mais ce qui m’inquiète le plus, c’est que ça nous annonce des canicules en été qui seront assez spectaculaires et meurtrières. On l’a vu l’an dernier en Colombie-Britannique », résume le directeur général du consortium sur la climatologie régionale et l’adaptation aux changements climatiques, Alain Bourque.

Ce texte est publié via notre Pôle environnement.

Il ajoute que les impacts du réchauffement planétaire, qui est deux fois plus rapide dans le sud du Québec que la moyenne mondiale, se feront de plus en plus sentir au cours des prochaines décennies, et ce, même en supposant qu’on respecte « les scénarios les plus optimistes » de réduction des émissions de gaz à effet de serre. « Quand on parle de réduire les émissions, c’est pour réussir à stabiliser le climat au moment où on atteint la carboneutralité. On parle donc d’au-delà de 2050. Mais d’ici là, il va continuer à y avoir des tendances à la hausse de toutes sortes d’événements météorologiques extrêmes et de températures plus élevées. »

Un point de vue que partage Taha Ouarda, expert en hydrométéorologie à l’Institut national de la recherche scientifique. « Les événements extrêmes vont augmenter, mais aussi leur intensité, leur durée et leur fréquence. Tous les modèles nous le démontrent et ça risque de compliquer les choses. Par exemple, les vagues de chaleur où les températures dépassent les 30 °C seront plus fréquentes, donc on pourrait en avoir plusieurs par année, et au lieu de durer trois jours, elles pourraient durer sept jours. »

32 °C
Il y a une décennie, on comptait une moyenne annuelle de trois journées à plus de 32 °C.On pourrait passer à plus de 20 jours d’ici 2040, puis à près de 50 jours avant la fin du siècle, selon les donnéesde l’Institut national de santé publiquedu Québec.

D’une moyenne annuelle de 3 journées à plus de 32 °C il y a de cela une décennie, on pourrait passer à plus de 20 jours d’ici 2040, puis à près de 50 jours avant la fin du siècle, selon les données de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Et les épisodes de chaleurs extrêmes provoquent déjà des décès, souligne Céline Campagna, conseillère scientifique à l’INSPQ. En 2020, 149 personnes sont mortes des suites des vagues de chaleur et les chercheurs ont noté des surmortalités de 16 % à 42 % pour trois de ces vagues, à Montréal et Laval. « C’est énorme et on peut redouter des surmortalités plus importantes dans les années à venir », laisse tomber Mme Campagna.

Les risques liés aux phénomènes climatiques extrêmes sont d’autant plus inquiétants qu’ils pourraient se manifester de façon simultanée. « Si nous avons une méga-canicule à Montréal, avec des températures de plus de 40 °C, et qu’en même temps, nous avons des orages violents plus au nord, voire des tornades qui arracheraient des poteaux d’Hydro-Québec, ça pourrait vouloir dire que Montréal perdrait son air conditionné », illustre Alain Bourque.

Hydro-Québec dit d’ailleurs investir de plus en plus pour minimiser les risques que représente la végétation pour son réseau, en plus d’évaluer des matériaux plus résistants pour ses poteaux de distribution. « Cependant, en référence à la panne du 21 mai dernier, la force des vents était telle que des arbres matures ont été complètement déracinés. Par endroits, ce sont des vents de la force d’un ouragan de catégorie 1 qui ont frappé. Dans ces conditions, il est très difficile de protéger un réseau de distribution », précise la société d’État.

Prévenir au lieu de guérir

 

Mais au-delà de la nécessité de mieux répondre aux conséquences d’événements inévitables comme les canicules, les inondations ou les orages, les experts consultés par Le Devoir insistent sur l’urgence de mieux s’adapter à un climat plus chaud, en raison de décennies d’inaction climatique et de dépendance aux énergies fossiles.

« On ne peut pas jouer à l’autruche, et pourtant, contrairement à la COVID-19, les problèmes de chaleur ne sont pas vus comme une urgence. C’est difficile d’expliquer pourquoi il faut agir maintenant pour sauver des vies plus tard », déplore Céline Campagna. « En santé publique, nous sommes inquiets et on se prépare. Mais je ne crois pas que le réseau de la santé est prêt. Et nous ne sommes pas prêts en ce qui a trait à l’aménagement du territoire, notamment parce qu’il faudrait agir pour faire des villes plus fraîches. On ne peut pas utiliser la technologie pour rafraîchir tout le monde. Il faut donc que les villes soient fraîches pour l’ensemble de la population. »

Dans un rapport publié au début du mois de mars, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat insistait justement sur le besoin de verdissement des milieux urbains. En réduisant la place du béton et de l’asphalte pour faire davantage de place aux espaces verts, « on réduit les éléments qui amplifient l’exposition aux risques », résume Alain Bourque. Ce genre de mesures est d’autant plus essentiel qu’en cas de vagues de chaleur, les citoyens des quartiers les plus démunis, ceux qui souffrent de problèmes de santé mentale et les personnes âgées sont les plus vulnérables.

S’il dit constater une « prise de conscience » de la part des autorités québécoises par rapport aux besoins d’adaptation aux dérèglements du climat, Taha Ouarda estime que la mise en œuvre doit s’accélérer. « Ça ne va pas assez vite et on risque d’être surpris », prévient-il. Il faut savoir que si la tendance climatique actuelle se maintient, la hausse moyenne des températures pour le sud du Québec atteindra +3,5 °C, voire 4 °C au cours des prochaines décennies. Et en cas d’échec de la part des pays signataires de l’Accord de Paris, la hausse du mercure pour les régions qui regroupent l’essentiel de la population québécoise risque de dépasser les +5,2 °C.

Le gouvernement Legault reconnaît déjà que l’adaptation risque de coûter cher. En avril, dans le cadre du programme de mise en œuvre 2022-2027 de son Plan pour une économie verte, il a d’ailleurs annoncé des investissements de 437 millions de dollars pour « renforcer la résilience ». Cela représente toutefois à peine plus de 5 % des 7,6 milliards de dollars prévus dans le plan climatique.

Les fonds alloués à l’adaptation comprennent 113 millions de dollars consacrés principalement au « verdissement » des villes pour lutter contre les îlots de chaleur et offrir une protection contre les « précipitations abondantes plus intenses et plus fréquentes ». D’autres investissements serviront notamment à l’analyse des risques pour la santé, à l’évaluation de la résilience des infrastructures publiques et au soutien à l’adaptation des entreprises. En ce qui a trait au gouvernement fédéral, il a promis de mettre en œuvre la première stratégie nationale d’adaptation d’ici la fin de l’année.



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