À Chalk River, la preuve du stockage de déchets radioactifs reste à faire

En haut, les ouvriers démantèlent le revêtement d’un ancien laboratoire chimique de Chalk River. En bas, Meggan Vickerd et George Dolinar, deux hauts responsables des Laboratoires nucléaires canadiens, là où doit être bâti le dépôt de déchets nucléaires.
Photo: Alexis Riopel Le Devoir En haut, les ouvriers démantèlent le revêtement d’un ancien laboratoire chimique de Chalk River. En bas, Meggan Vickerd et George Dolinar, deux hauts responsables des Laboratoires nucléaires canadiens, là où doit être bâti le dépôt de déchets nucléaires.

Jim Coffey connaît le risque. Voilà des décennies qu’il chevauche, à dos de kayak, les rapides les plus exigeants des rivières du monde. « Mon métier, c’est de mesurer le risque et les bénéfices », résume-t-il à quelques enjambées de la rivière des Outaouais, où est établie son entreprise d’aventure en eaux vives. Et celui qui a passé « la moitié de sa vie » immergé dans cet affluent craint qu’un nouveau risque pèse sur sa rivière chérie, sans aucun bénéfice associé.

Depuis sa petite localité de Mansfield-et-Pontefract, dans la région du Pontiac, au Québec, il suffit de remonter la rivière des Outaouais de quelques dizaines de kilomètres pour aboutir aux installations nucléaires de Chalk River, en Ontario. Ce site, dont le réacteur principal a été éteint en 2018, est l’épicentre de la recherche nucléaire au Canada, employant 2400 personnes. Et il a des déchets radioactifs plein les bras.

Le consortium privé qui gère ces installations fédérales prépare depuis six ans un projet d’enfouissement définitif des déchets radioactifs de faible activité qui sont entreposés temporairement à Chalk River depuis des décennies. La proposition des Laboratoires nucléaires canadiens (LNC) consiste en une « installation » de surface, c’est-à-dire un empilement de multiples couches de gravier, de sable, de roches et de géomembranes enfermant pour toujours ces déchets.

« Ça ne sent pas bon », estime M. Coffey. Le monticule qui renfermera les déchets se trouvera à seulement 1,2 kilomètre de la rivière des Outaouais — une distance beaucoup trop courte, selon cet entrepreneur engagé depuis des années contre le projet. « Si c’est véritablement le meilleur endroit, le meilleur plan, et que c’est sécuritaire pour tout le monde, les promoteurs ne l’ont pas communiqué clairement », juge le sportif en bottes de pluie.

Il n’est pas le seul de cet avis. De nombreux maires du Pontiac, la région québécoise qui fait directement face à Chalk River, ont récemment réitéré leur opposition au projet, dont la construction pourrait commencer dès l’hiver prochain. La semaine prochaine s’ouvriront des audiences publiques pilotées par la Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN), qui prendra ensuite quelques mois avant d’approuver ou non le projet.

Photo: Alexis Riopel Le Devoir Jim Coffey, le propriétaire d'une entreprise d'aventure en eaux vives à Mansfield-et-Pontefract, dans le Pontiac, s'inquiète du projet depuis des années.

Des déchets en attente

 

À Chalk River, une forêt et une ligne électrique se trouvent là où le dépôt de déchets radioactifs doit être bâti. Le site choisi est assez pentu. Du sommet de la crête, on voit la rivière des Outaouais, qui paraît effectivement très proche. Le stockage des déchets serait toutefois sur le flanc opposé de la butte, qui descend, lui, en s’éloignant de la rivière.

« Il y a au moins 40 mètres de dénivelé entre la base des installations envisagées et la plaine d’inondation de la rivière », fait valoir Meggan Vickerd, la cheffe du projet pour les LNC, depuis le sommet de la colline bucolique vouée à se transformer en tombeau pour un million de mètres cubes de déchets radioactifs de faible activité. La durée de vie planifiée est de 550 ans. Le remplissage du dépôt doit s’échelonner sur 50 ans.

Les promoteurs savent bien que la proximité du monticule avec la rivière inquiète les habitants locaux. Ils répondent que ce n’est pas la distance qui compte. L’eau souterraine qui court sous le site choisi prend plus de sept ans pour se rendre à la rivière, ce qui laisse beaucoup de temps pour réagir en cas de contamination, disent-ils. Le projet comprend par ailleurs une usine qui doit traiter les eaux usées durant les cinq décennies d’utilisation active du site.

Non loin de là, des centaines de conteneurs métalliques patientent depuis des années dans un terrain vague. Ils contiennent des déchets radioactifs de faible activité voués à un éventuel stockage définitif. Parmi ces déchets, on compte par exemple de l’équipement des centrales nucléaires, des sols contaminés, ou encore des rebuts issus de la production d’isotopes médicaux.

Une grande partie des déchets à enfouir proviendront par ailleurs de bâtiments à démolir. Tout près des réacteurs nucléaires retraités NRX et NRU, des ouvriers s’activent pour démanteler un vieux laboratoire chimique qui a déjà subi des incendies. La structure est vraisemblablement contaminée. Chaque morceau du revêtement est numéroté afin qu’il soit jeté conformément à son niveau de radioactivité.

Photo: Alexis Riopel Le Devoir Des ouvriers démentèlent patiemment le revêtement d'un ancien laboratoire chimique de Chalk River. Chaque morceau est numéroté afin d'être éliminé conformément à son niveau de contamination.

« Ce que nous faisons ne pourrait pas être plus différent d’une destruction réalisée avec une boule de démolition : nous déconstruisons nos bâtiments », explique Kristan Schruder, qui est responsable du déclassement au LNC. Déjà, depuis 2015, plus d’une centaine de structures bâties ont été mises à terre.

Fondées en pleine Seconde Guerre mondiale, les installations de Chalk River entreposent aussi des « déchets historiques » d’avant les années 1960. Certains de ces rebuts radioactifs, dont les LNC ignorent pour l’instant la nature exacte, sont empilés sous des monticules gazonnés. Deux hautes clôtures empêchent les cerfs d’aller y farfouiller.

Manque de confiance

 

Le chalet de Lynn Jones et d’Ole Hendrickson se situe sur la toute petite île Morrison, qui coupe la rivière des Outaouais en deux tout près de Pembroke. Au bas de leur terrain s’ouvre entre quelques arbres une majestueuse vue sur la rivière. Du bout de son doigt, Mme Jones montre la rive opposée, au loin : « Chalk River se trouve environ là. »

Le couple s’implique depuis les années 1980 pour protéger la santé des résidents voisins de ces installations nucléaires. Avant sa retraite, Mme Jones œuvrait en santé publique. Et M. Hendrickson, un scientifique des sols, travaillait dans un centre de recherche fédéral à Petawawa. Ils s’inquiètent dorénavant de la tournure que prend le projet de stockage définitif des déchets nucléaires de Chalk River.

« Nous sommes tous d’accord pour dire que ça doit être nettoyé, mais nous ne sommes pas d’accord pour dire que les déchets doivent être mis dans un monticule », soutient Mme Jones dans sa salle à manger.

Photo: Alexis Riopel Le Devoir Lynn Jones et Ole Hendrickson ont un chalet sur une petite île de la rivière des Outaouais, non loin de Chalk River. « Ils proposent de jeter ces déchets de la manière la moins chère possible », critique Mme Jones.

Une autre option envisageable est celle du stockage des déchets dans une enceinte de béton en surface, une technologie souvent privilégiée en Europe. L’entreprise l’a toutefois rejetée, car cette infrastructure est censée être « plus vulnérable aux événements sismiques » et parce que son coût, pour l’ensemble de son cycle de vie, est estimé à cinq fois celui du monticule.

« Ils proposent de stocker ces déchets de la manière la moins chère possible, critique Mme Jones. Les contribuables payent donc le gros prix, mais se retrouveront avec une infrastructure de piètre qualité, qui pourrait fuiter. »

M. Hendrickson, un homme calme flanqué d’une queue-de-cheval blanche, fait partie d’un « Conseil de gérance de l’environnement » regroupant des représentants de communautés et d’organismes soucieux des enjeux environnementaux à Chalk River. Le groupe se réunit trois fois par année et peut questionner les administrateurs du centre nucléaire.

« Je demande sans cesse des rapports. Voilà 20 ans que je tente de comprendre ce qui se passe réellement là-bas, mais c’est si peu transparent », dénonce le scientifique retraité, qui représente le groupe Concerned Citizens of Renfrew County. Il se préoccupe particulièrement des déchets historiques : y aura-t-il dans cescimetières nucléaires de mauvaises surprises ? Si on y trouve des déchets radioactifs d’activité intermédiaire, aboutiront-ils tout de même dans le dépôt en surface ?

En réponse à ces craintes, les LNC assurent que tous les déchets historiques seront précisément caractérisés et que seuls des déchets de faible activité se retrouveront dans la nouvelle infrastructure. Les déchets plus dangereux seront entreposés à part.

Des audiences publiques courues

 

La semaine prochaine, Mme Jonesfera partie des dizaines d’intervenants qui se prononceront à Pembroke sur le projet de gestion des déchets dans les audiences publiques organisées par la CCSN.

L’intérêt suscité par le projet s’étend bien au-delà des régions du comté de Renfrew et du Pontiac : une éventuelle contamination pourrait affecter l’eau potable de millions de personnes le long de la rivière des Outaouais et du fleuve Saint-Laurent. En 2018, la Communauté métropolitaine de Montréal s’était d’ailleurs prononcée contre le projet — elle témoignera aux audiences lundi prochain.

Les LNC soutiennent qu’il n’y a « absolument aucune inquiétude » à avoir avec la qualité de l’eau potable de la rivière des Outaouais, dont la contamination radioactive est de plusieurs ordres de grandeur inférieurs aux seuils réglementaires. Depuis la petite pointe sableuse qui sert de base à son entreprise de rafting, Jim Coffey n’espère rien d’autre que d’être convaincu — mais il promet de se faire entendre d’ici là.

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