Mise en demeure des Innus contre Québec pour la protection des caribous

Le Conseil des Innus exige la mise en œuvre immédiate du projet d’aire protégée du Pipmuacan afin de préserver un territoire propice au caribou forestier.
Photo: Jean-Simon Bégin Le Conseil des Innus exige la mise en œuvre immédiate du projet d’aire protégée du Pipmuacan afin de préserver un territoire propice au caribou forestier.

Le Conseil des Innus de Pessamit enverra une mise en demeure au gouvernement du Québec afin de le forcer à protéger le caribou forestier. Les représentants de différentes Premières Nations critiquent du même souffle la commission qui mène actuellement des consultations sur les moyens de limiter les impacts économiques de la protection de l’espèce, jugeant qu’elle sert surtout de prétexte aux autorités pour ne pas agir.

Au sortir d’une rencontre avec les membres de la « Commission indépendante sur les caribous forestiers et montagnards », mise en place par le gouvernement Legault, les Innus ont annoncé mercredi qu’ils allaient envoyer une mise en demeure dans le but d’obliger le gouvernement à agir pour éviter la disparition du cervidé menacé.

Si Québec refuse de protéger l’habitat de l’espèce, qui est de plus en plus perturbé par les coupes forestières, le Conseil des Innus de Pessamit promet qu’il « ira de l’avant avec un recours judiciaire afin de défendre ses droits et de contraindre le gouvernement à respecter ses obligations à l’égard de la Première Nation ».

« En tout respect pour les membres de la Commission, l’heure n’est plus aux discussions, mais à l’action », a fait valoir le chef de Pessamit, Jean-Marie Vollant. Ce dernier a ainsi rappelé le caractère « sacré » de cet animal, auquel les Innus sont liés depuis « des millénaires ». « Il est question ici de notre identité, de notre culture, de notre territoire, et de nos droits. Nous exigeons le respect et allons agir en conséquence », a souligné M. Vollant.

« Le caribou représente ainsi une composante vitale de la culture innue, et son déclin représente une perte culturelle aux conséquences inestimables », a ajouté Bryan Mark, chef porteur adjoint de la nation innue sur le dossier du caribou, dans le cadre d’un point de presse.

Commission inutile

 

Pour le Conseil des Innus de Pessamit, le Conseil Innu Takuaikan Uashat mak Mani-utenam (ITUM) et l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, la mise en place de la commission indépendante sur le caribou forestier à la fin de 2021 est surtout un moyen pour le gouvernement de gagner du temps et d’éviter de mieux protéger les derniers habitats forestiers essentiels à la survie du cervidé.

« La communauté scientifique est unanime. On sait ce qui doit être fait pour protéger le caribou. Il faut agir. Mais la Commission ne compte aucun expert de l’espèce, et les consultations des Premières Nations ne respectent pas les obligations gouvernementales », a souligné Jérôme Bacon St-Onge, vice-chef au Conseil de Pessamit, en entrevue au Devoir.

Dans un autre communiqué également publié mercredi, l’ITUM a pour sa part annoncé qu’il ne participerait pas aux travaux de la Commission, « considérant le manque de crédibilité du mandat et l’absence de légitimité des commissaires ».

« Pour nous, la décision du Québec de créer cette commission n’est qu’un événement de plus démontrant que le Québec préfère la protection des compagnies forestières et des emplois, au détriment de la préservation de l’Atiku », soit le caribou, a déploré le chef d’ITUM, Mike Mckenzie.

Les chercheurs Martin-Hugues St-Laurent et Pierre Drapeau jugent tous deux que la Commission indépendante s’appuie sur des scénarios qui risquent de précipiter le déclin de l’espèce. Il est notamment question de « limiter à environ 35 % » le taux de perturbation des zones établies comme de « vastes espaces propices ». Or, à ce taux, les caribous ont à peine 60 % de chance de se maintenir, souligne le spécialiste Martin-Hugues St-Laurent. « Avec un taux de perturbation de 35 %, on atteint le seuil de déséquilibre, et le point où on se retrouve avec une incertitude maximale. »

Aire protégée

 

Le Conseil des Innus exige par ailleurs la mise en œuvre immédiate du projet d’aire protégée du Pipmuacan, qu’il avait proposé en 2020 afin de préserver 2761 km2 de territoire propice au caribou forestier. Ce projet visait la protection des derniers massifs de forêt intacts d’un secteur situé à environ 150 kilomètres au nord-est de la ville de Saguenay.

Or, le gouvernement Legault a écarté le projet au moment de déterminer la liste des aires protégées lui permettant d’atteindre son objectif de protection du territoire, avant la fin de 2020. Pas moins de 83 projets prévus dans la portion sud du Québec ont alors été délaissés, dont une dizaine qui auraient permis d’accroître la protection des habitats propices au caribou.

Ces habitats pourraient éventuellement être protégés par un décret du gouvernement fédéral, qui a promis d’agir pour la sauvegarde du caribou forestier si le gouvernement Legault tarde à mettre en place les mesures nécessaires pour freiner le déclin de l’espèce. Le décret en question serait promulgué en vertu des dispositions de la Loi fédérale sur les espèces en péril, qui permet à Ottawa d’imposer des mesures pour protéger l’habitat essentiel du caribou en l’absence de mesures suffisantes mises en œuvre par Québec.

Le gouvernement Legault a toutefois critiqué les intentions du fédéral. Il estime que le gouvernement Trudeau ne doit pas intervenir en territoire québécois pour la protection du caribou, jugeant que cela relève de la compétence de la province. Une stratégie québécoise doit être annoncée en 2023, selon ce qu’a déjà promis le gouvernement caquiste, après avoir repoussé l’adoption d’un tel plan de protection.

En avril, le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs, Pierre Dufour, avait critiqué ouvertement une nation innue, lui reprochant de nuire aux efforts de la province pour la protection du caribou.

 

Combien y a-t-il de caribous forestiers au Québec ?

Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs évaluait que le Québec comptait entre 6000 et 8500 caribous forestiers lors du dernier bilan complet, en 2012. Combien sont-ils aujourd’hui ? Impossible de le savoir.

 

Certains inventaires ont été effectués pour différentes populations régionales. Neuf des onze inventaires disponibles actuellement indiquent des déclins. Mais le document de consultation de la « Commission indépendante sur les caribous forestiers et montagnards » ne présente pas de « population totale estimée ». On indique toutefois une « abondance minimale » de 5252, ce qui indiquerait un déclin de 20 % à 35 % de l’espèce en l’espace de 10 ans.



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