Les villes et les régions ont leur rôle à jouer en matière d’autonomie alimentaire

Catherine Couturier
Collaboration spéciale
Le jardin du Centre communautaire Saint-Benoit, à Granby, et ses murs végétalisés
Photo: Vie culturelle et communautaire de Granby Le jardin du Centre communautaire Saint-Benoit, à Granby, et ses murs végétalisés

Ce texte fait partie du cahier spécial Municipalités

Si la folie pandémique du jardinage et du pain maison s’estompe progressivement, l’achat local et l’importance de l’autonomie alimentaire semblent vouloir s’implanter dans les mentalités. Quel rôle les villes peuvent-elles jouer ?

La pandémie a mis en relief l’importance de l’autonomie alimentaire, alors que les chaînes d’approvisionnement ont été fortement perturbées par le virus. « L’autonomie alimentaire, c’est d’avoir facilement accès à la nourriture, et qu’on puisse manger nos aliments du Québec », résume Julie Bourdon, mairesse de Granby. Mme Bourdon interviendra lors de la conférence Mettre nos régions dans nos assiettes, les défis de l’autonomie alimentaire aux prochaines assises de l’Union des municipalités du Québec.

Si l’hiver est un obstacle important à la disponibilité de produits frais et locaux 12 mois par année, des pistes peuvent être explorées pour tendre vers cet idéal, comme le prouvent les Serres Toundra établies à Saint-Félicien au Lac-Saint-Jean. La vice-présidente ventes et développement des affaires, Caroline Fradet, interviendra d’ailleurs elle aussi lors de la conférence du 12 mai prochain.

Les trois rôles des municipalités

 

Producteurs et entreprises, gouvernements provinciaux et locaux : tous ont un rôle à jouer pour favoriser l’autonomie alimentaire d’une ville, d’une région ou de la province. Pour soutenir l’autonomie alimentaire de leur territoire, les municipalités peuvent exercer leur rôle sur trois pôles, précise Mme Bourdon : réglementation, actions, promotion et sensibilisation.

La ville peut agir sur sa réglementation pour faciliter l’implantation de projets nourriciers : sur son zonage, d’abord, pour protéger les terres agricoles, mais aussi autoriser l’implantation de serres dans ses zones industrielles. Mais les villes peuvent aussi favoriser des projets à de multiples échelles, comme l’a fait Granby en permettant les jardins en façade et les poules urbaines. « Une ville pourrait passer des règlements pour autoriser les jardins sur le toit ou les ruches », donne comme exemple la mairesse.

Les MRC peuvent également jouer un rôle important dans la promotion et la mise en valeur des produits locaux, par exemple en établissant des liens entre les restaurateurs et les producteurs. Le réseau des Haltes gourmandes en Haute-Yamaska, par exemple, veut faire découvrir la diversité des produits de la région (petits fruits, vin, miel, viande, foie gras…) grâce à une carte et un site Web.

Des actions directes

 

Les villes peuvent également poser certaines actions directes. À Granby, les travaux publics plantent des espèces comestibles dans les parcs publics plutôt que des fleurs depuis quelques années. « Ça ne coûte pas d’argent supplémentaire, on fait juste changer les variétés plantées », raconte Mme Bourdon.

La Ville investit de plus dans ses jardins collectifs, en fournissant matériel et soutien. Deux personnes sont payées pour organiser les jardins, mais aussi éduquer et sensibiliser la population. « Les gens prennent soin du jardin tout l’été et séparent les légumes. Ça brise l’isolement des personnes seules, en plus de contribuer à leur sécurité alimentaire et à les rendre autonomes », ajoute Mme Bourdon. À la fin de la saison, les récoltes sont transformées en groupe. En parallèle, la Ville offre un cours pour accompagner les gens qui voudraient apprendre à jardiner.

Un projet novateur est aussi en marche à Granby, soit celui de planter une forêt nourricière à même un des parcs municipaux, à côté d’un jardin collectif et d’une école primaire. « Ce sont les citoyens qui ont porté et choisi le projet », précise Mme Bourdon. La Ville a décidé de doubler le financement initial de ce projet inspirant, de 25 000 à 50 000 $. La proximité avec l’école permettra de développer un volet éducatif.

Ces actions doivent être rassemblées sous une vision claire. « À Granby, on travaille sur un plan de développement de la ville nourricière, qui assurera un maillage entre les partenaires et la communauté, pour améliorer la sécurité et l’autonomie alimentaire des citoyens et des citoyennes », explique la mairesse Bourdon. Le défi, pour cette ville qui est constituée à plus de 50 % de terres agricoles, est de créer des circuits courts et de promouvoir les nombreux producteurs déjà en place. La Ville a obtenu une aide financière du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, qui lui permettra de poser un véritable diagnostic. « On doit voir les manques et les besoins, et s’assurer qu’on n’en oublie pas », souligne Mme Bourdon. Le plan devrait être déposé d’ici 2023.

Concombres locaux à l’année

L’origine des Serres Toundra remonte, elle, à un projet de l’ancien maire de Saint-Félicien, qui rêvait d’instaurer un parc de serres dans sa ville. Après que le projet soit tombé à l’eau, Caroline Fradet et son associé Éric Dubé ont planché pendant deux ans pour concevoir un modèle viable de serres. « Aujourd’hui, il faut pouvoir produire à grande échelle pour les chaînes alimentaires. La production doit être récurrente, et à grand volume », note Mme Fradet. Ouvertes depuis décembre 2016, les Serres Toundra se sont spécialisées en concombre, et veulent occuper 80 % du marché du concombre grâce aux contrats passés avec toutes les grandes chaînes du Québec. « Oui, on est dans une région éloignée, mais nos concombres font moins de route que les produits de l’Ontario », remarque-t-elle.

La Ville de Saint-Félicien a donné un bel appui à Serres Toundra, notamment grâce à la mise en place d’infrastructures pour apporter les services nécessaires à l’exploitation d’un projet serricole. « La Ville n’est pas nécessairement là pour investir des fonds publics, mais plutôt pour fournir les infrastructures, qui vont rapporter en fin de compte taxes et revenus, sans compter les retombées économiques pour la ville », croit Mme Fradet.

L’entrepreneure pense qu’une bonne partie de la population est prête à payer un peu plus cher pour la qualité : « Les gens méritent de manger de bons produits. Les concombres du Mexique sont moins chers, mais la qualité n’est pas là », observe-t-elle.

Il reste tout de même de l’éducation à faire, même si « la pandémie a sensibilisé à l’achat local en général. Certains ont commencé à venir au marché public du centre-ville, les gens se le sont approprié », raconte Mme Bourdon. Car la sensibilisation et l’éducation du public restent des défis cruciaux. « Cuisiner pour manger mieux, jardiner pour savoir d’où vient notre nourriture, ce n’est pas juste un enjeu économique ; ce sont des enjeux de santé publique », conclut-elle.

À voir en vidéo