Pourquoi les gouvernements n’encouragent pas le changement de régime alimentaire pour lutter contre la crise climatique ?

Il faut dire que l’agriculture représente, dans son ensemble, environ 20 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre.
Alexandre Shields Le Devoir Il faut dire que l’agriculture représente, dans son ensemble, environ 20 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre.

Ce texte est tiré de notre infolettre « Le Courrier de la planète » du 3 mai 2022. Pour vous abonner, cliquez ici. La question a été posée par Marshall Govindan.

Faut-il changer notre régime alimentaire pour espérer lutter efficacement contre la crise climatique ? Pour le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), la réponse est claire : oui.

Son plus récent rapport, publié en avril, souligne ainsi la nécessité de se tourner vers une diète « à base de plantes », et donc de réduire significativement notre consommation de viande et d’autres produits d’origine animale.

Il faut dire que l’agriculture représente, dans son ensemble, environ 20 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES). Et près de la moitié des émissions du secteur sont imputables à l’élevage. Une part importante des émissions provient des ruminants, qui produisent du méthane, un GES dont le pouvoir de réchauffement est 80 fois plus élevé que celui du CO2 sur une période de 20 ans.

Qui plus est, l’utilisation des terres agricoles pour nourrir le bétail accapare des superficies importantes qui grugent les milieux naturels, dont les forêts nécessaires pour séquestrer du carbone. En Amazonie, par exemple, près de 75 % des vastes régions naturelles perdues l’ont été au profit de la production de viande ou des céréales nécessaires pour nourrir les animaux.

Dans un contexte d’urgence climatique, une étude publiée en 2019 dans le magazine Nature évaluait donc que les habitants de planète devraient réduire de près de 75 % leur consommation de viande rouge. Pour les Canadiens, ce recul serait davantage de l’ordre de 85 % , en tenant pour acquis que ceux-ci passeraient à un seul repas à base de viande par semaine.

Sur papier, les constats sont d’ailleurs limpides : la production d’un seul kilogramme de bœuf génère 32,5 kg de CO2, selon des données publiées dans Nature. Pour l’agneau, on évalue le bilan à 33 kg par kilogramme produit. A contrario, le bilan est de 0,1 kg pour le soya, 0,06 kg en moyenne pour les légumes, 0,7 kg pour les noix et 1,18 pour le riz.

Question délicate

Puisque l’évidence scientifique milite en faveur d’une réduction de notre consommation de produits d’origine animale, comment se fait-il que nos gouvernements en fassent si peu la promotion ? nous demande un lecteur du Courrier de la planète.

Pour l’économiste François Delorme, spécialiste des questions climatiques, il est fort probable que les gouvernements considèrent cette question comme étant trop délicate. Même si la crise du climat nous impose de poser des gestes significatifs, la remise en question de notre régime alimentaire ne fait pas partie des stratégies climatiques au Québec et au Canada, dit-il.

Le Plan pour une économie verte 2030 du gouvernent du Québec mentionne simplement la volonté de « proposer des produits alimentaires à plus faible empreinte carbone sur les marchés locaux et d’exportation, dans un contexte où les citoyens se préoccupent de plus en plus de l’impact environnemental de leur mode de vie et de leur alimentation ».

M. Delorme estime qu’il faudrait aller beaucoup plus loin et mettre en place une taxation sur les produits d’origine animale, par exemple la viande rouge, qui tiendrait compte de ses impacts climatiques. Après tout, souligne-t-il, le gouvernement fédéral a mis en place une tarification sur le carbone.

Analyste Agriculture et systèmes alimentaires chez Équiterre, Carole-Anne Lapierre estime pour sa part que le statu quo tient en partie à notre modèle agricole, qui s’appuie en bonne partie sur l’élevage et sur une agriculture qui sert d’abord à produire la nourriture nécessaire pour l’engraissement des animaux. Au Québec, par exemple, plus de 80 % des grains produits le sont pour l’alimentation animale, selon les données gouvernementales.

Tous les signaux scientifiques, et même ceux de la santé publique, démontrent pourtant la nécessité de réduire la part des produits d’origine animale dans notre régime alimentaire, explique Mme Lapierre. Elle rappelle d’ailleurs que la plus récente version du Guide alimentaire canadien souligne justement la nécessité de se tourner davantage vers les protéines végétales. Un choix qui est bénéfique pour le climat, mais aussi pour la santé humaine.



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