La biodiversité québécoise en mal de protection

Même si la rainette faux-grillon est menacée et que l’étalement urbain a déjà détruit 90 % de son espace vital, le gouvernement Legault a autorisé la destruction d’un de ses derniers habitats.
Alexandre Shields Même si la rainette faux-grillon est menacée et que l’étalement urbain a déjà détruit 90 % de son espace vital, le gouvernement Legault a autorisé la destruction d’un de ses derniers habitats.

La saga du caribou forestier est venue rappeler, encore une fois, les lacunes importantes en matière de protection de la biodiversité au Québec. Un constat d’échec qui illustre un manque de volonté politique et une vision dépassée du rôle crucial que jouent les milieux naturels.

L’an dernier, le gouvernement Legault s’est opposé à la protection de l’habitat du chevalier cuivré, un poisson au seuil de l’extinction qu’on ne trouve qu’au Québec. Il a aussi autorisé la destruction d’un des derniers habitats de la rainette faux-grillon, malgré l’avis de ses scientifiques. Et à l’automne, il a reporté le plan de protection essentiel pour éviter la disparition des caribous forestiers, qui peuplent la forêt boréale depuis des milliers d’années. À la place, une nouvelle harde de l’espèce, celle de Charlevoix, a été mise en captivité. Elle est maintenant nourrie avec du lichen stocké dans un abri tempo.

Toutes ces récentes décisions des élus caquistes ont un point en commun : elles ont été prises pour éviter que la protection d’espèces plus menacées que jamais ne vienne bloquer des projets de développement économique. « Oui, l’environnement, mais ça prend un équilibre, pas aux dépens des emplois. Ça prend du développement économique », a d’ailleurs souligné en août dernier le premier ministre François Legault.

Ce texte est publié via notre Pôle environnement.

Cette situation n’étonne pas le biologiste Alain Branchaud, directeur général de la Société pour la nature et les parcs (SNAP) du Québec. Il rappelle qu’à la fin de 2020, au moment d’annoncer la liste des « aires protégées » permettant d’atteindre la cible de protection de 17 % du territoire, le gouvernement a délaissé 83 projets présentés par le ministre de l’Environnement du Québec. Ils étaient tous situés dans le vaste territoire où les coupes forestières industrielles sont autorisées.

« Le Québec fait de très bonnes choses. Dans le dossier des aires protégées, il y a eu des progrès énormes. Mais on n’en fait pas assez pour protéger certains écosystèmes, en particulier dans le sud du Québec. C’est un constat d’échec, et dans certains cas, un constat d’aveuglement volontaire », souligne M. Branchaud.

Un point de vue que partage Pierre Drapeau, directeur du Centre d’étude de la forêt, qui regroupe des scientifiques de 11 universités québécoises. « Tant mieux s’il y a de grandes aires protégées au nord de la limite des forêts exploitables. Mais nous n’avons pas répondu adéquatement pour le sud, là où les territoires sont simplement concédés à la récolte. » Selon lui, les gouvernements successifs ont ainsi laissé l’industrie détruire les « vieilles forêts ». Celles-ci sont pourtant primordiales pour la santé des écosystèmes de la forêtboréale, qui couvre 551 000 km2 de territoire, soit 36 % du Québec, et qui abrite des dizaines d’espèces animales.

« On a un État qui met en place des lois sur la conservation de la biodiversité et des espèces au statut précaire, mais en même temps, on met en place des pratiques d’exploitation de nos ressources naturelles qui viennent contrecarrer les efforts de conservation. Pourquoi le caribou forestier est-il complètement coincé ? C’est parce qu’il n’y a plus de vieilles forêts, qui sont des habitats essentiels pour l’espèce. Et plusieurs autres espèces qui ont besoin du même habitat risquent d’être menacées si on continue de maintenir une très faible proportion de forêts matures », explique M. Drapeau.

Loi « désuète »

La nécessité d’agir « rapidement » pour freiner le déclin de la biodiversité implique de revoir l’approche traditionnellevoulant qu’on protège d’abord « une espèce », estime Michel Lebœuf, auteur du livre Le dernier caribou, qui s’intéresse justement à la conservation des milieux naturels. Il cite comme exemple le béluga du Saint-Laurent, qui est protégé en vertu de lois provinciales et fédérales, mais dont le déclin se poursuit. Selon lui, cela démontre qu’au-delà d’un animal, il faut penser à préserver des écosystèmes qui, eux, abritent plusieurs espèces qui sont liées entre elles.

Responsable du dossier des aires protégées au Regroupement national des conseils régionaux de l’environnement du Québec, Luce Balthazar constate elle aussi « la faiblesse » de la protection d’écosystèmes critiques pour la biodiversité, notamment en ce qui a trait au Saint-Laurent. « Même si on crée une aire protégée, la voie maritime passe au cœur de l’estuaire. »

Mme Balthazar déplore en outre le manque de rigueur de la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables(LEMV) du Québec, entrée en vigueur en 1989 pour protéger « la diversité des espèces ». Alain Branchaud n’hésite d’ailleurs pas à parler d’une législation carrément « désuète ». « Il n’y a pas de comité établi pour désigner les espèces menacées ou vulnérables ni de processus légal pour l’inscription des espèces. Ça se fait de façon non transparente. On ne sait pas où en sont les dossiers. Et dans le cas des espèces fauniques, ça fait près de 10 ans qu’il n’y a pas eu de nouvelle inscription ou de modification de statut des espèces. »

La liste des espèces fauniques que le gouvernement du Québec juge« susceptibles d’être désignées comme menacées ou vulnérables » en compte plusieurs qui sont classées « menacées » ou « en voie de disparition » par le gouvernement fédéral. C’est le cas de certains poissons, de chauve-souris et de mammifères, comme la baleine noire et le rorqual bleu. Le Québec considère aussi le caribou forestier et la rainette faux-grillon comme étant « vulnérables », alors que le fédéral estime qu’ils entrent dans la catégorie des espèces « menacées ».

Invité à préciser l’évolution de la liste des espèces fauniques menacées ou vulnérables, le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs a indiqué que la première version de celle-ci, publiée en 1993, contenait 76 espèces. Elle en compte aujourd’hui 115, en incluant les invertébrés. Le ministère n’a toutefois pas précisé si le « statut » de certaines espèces pourrait être révisé.

30 % en 2030

Selon Alain Branchaud, l’important serait surtout de réviser en profondeur la LEMV. Actuellement, déplore-t-il, il n’existe pas d’obligation de définir l’habitat essentiel d’une espèce menacée, et la présence de celle-ci dans un milieu naturel n’est pas suffisante pour bloquer un projet. C’est ainsi que le ministère de l’Environnement du Québec a pu autoriser l’an dernier la Ville de Longueuil à détruire un milieu naturel de la rainette faux-grillon afin de prolonger un boulevard, et ce, même si l’espèce a déjà perdu plus de 90 % de ses habitats.

« Il n’y a aucune possibilité en ce moment, pour le gouvernement provincial, de faire appliquer des mesures de protection d’habitats sur des terres privées, ajoute Alain Branchaud. C’est un non-sens, surtout lorsqu’on parle du sud du Québec, où il y a le plus de biodiversité et d’espèces menacées. Ce sont surtout des terres privées. »

Le ministre de l’Environnement du Québec, Benoit Charette, promet toutefois de poursuivre les efforts afin de protéger 30 % des milieux naturels terrestres et marins d’ici 2030. « Nous y travaillons de façon constante, notamment dans le sud du Québec », assure son cabinet dans une réponse écrite.

Alors que plusieurs experts s’interrogent sur la compatibilité du développement accru du territoire avec la préservation de la biodiversité, Michel Lebœuf plaide pour une prise de conscience des impacts de l’érosion des espèces vivantes. « C’est un peu comme un avion qui perdrait des pièces en vol, au-dessus de l’océan Atlantique. Si on perd un rivet sur une aile, ça peut toujours aller. Mais si on perd deux, puis trois rivets, puis davantage, on risque d’atteindre un seuil au-delà duquel l’aile ne pourra plus soutenir l’avion, qui va alors tomber dans l’océan. C’est le même principe avec la biodiversité. On ne sait pas à quel moment nous allons perdre assez d’espèces pour que le système ne soit plus fonctionnel. Alors, pourquoi attend-on que l’avion s’écrase avant d’agir ? »



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