Près de 100 bélugas retrouvés morts depuis 2016

Une femelle sur le point de donner naissance a été retrouvée morte en 2021 dans le secteur de l’île Verte.
Pierre-Henri Fontaine Une femelle sur le point de donner naissance a été retrouvée morte en 2021 dans le secteur de l’île Verte.

Les années se suivent, et l’inquiétude demeure vive pour les experts du béluga du Saint-Laurent. Pas moins de 19 individus de cette population menacée ont été retrouvés morts sur les rives du Saint-Laurent en 2021, dont six nouveau-nés, selon un bilan obtenu par Le Devoir. Ces mortalités, qui hypothèquent les possibilités de rétablissement de l’espèce, mettent en lumière des problèmes récurrents au moment de la mise bas dans un écosystème de plus en plus perturbé par l’activité humaine.

« Malheureusement, on a encore cette année beaucoup de mortalité néonatale. C’est une tendance observée cette dernière décennie et qui se poursuit », résume Robert Michaud, directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM) et coordonnateur du Réseau québécois d’urgences pour les mammifères marins (RQUMM).

Entre mars et décembre 2021, 19 carcasses de bélugas ont été retrouvées échouées, et échantillonnées, sur les rives du Saint-Laurent, dont 11 dans le Bas-Saint-Laurent. À titre de comparaison, on en avait dénombré 14 en 2020, 17 en 2019, 12 en 2018, 22 en 2017 et 14 en 2016. Le total depuis 2016 avoisine donc les 100 bélugas retrouvés morts, un décompte qui ne représente toutefois pas la totalité des décès au sein de cette population d’à peine 880 individus.

« En 2021, le nombre de carcasses retrouvées échouées est supérieur à la médiane des 39 dernières années, qui est de 14 carcasses », précise Stéphane Lair, professeur titulaire à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal. C’est son équipe qui réalise les nécropsies des bélugas (8 en 2021) qui peuvent être transportés au laboratoire de la Faculté, situé à Saint-Hyacinthe.

 

Parmi les individus retrouvés morts l’an dernier, dix étaient des adultes et six étaient de très jeunes bélugas nés en 2021. « Le nombre de veaux de l’année trouvés échoués est plus élevé » que la médiane des années 1983 à 2007, soit un veau par année, indique M. Lair. Cependant, ce nombre de six très jeunes bélugas retrouvés morts s’inscrit dans la moyenne annuelle calculée depuis 2008. Cela signifie que « la surmortalité des veaux est un phénomène présent depuis une dizaine d’années déjà ».

En plus des problèmes de recrutement pour la population, les chercheurs s’inquiètent des mortalités de femelles. L’an dernier, deux femelles retrouvées mortes étaient des cas de dystocie, c’est-à-dire un décès survenu au moment de la mise bas. D’ailleurs, un rapport produit par l’équipe de Stéphane Lair a déjà conclu que la mise bas difficile était devenue « la cause la plus importante de mortalité des femelles adultes bélugas dans le Saint-Laurent ».

Expliquer les mortalités

 

Si le nombre de bélugas retrouvés échoués préoccupe de plus en plus les scientifiques, dans un contexte où le déclin de la population se poursuit, les causes des décès demeurent complexes à cerner, précise Robert Michaud.

« Il existe plusieurs hypothèses pour expliquer ces surmortalités. Il est par exemple possible que la condition physique des femelles bélugas ne leur permette pas d’avoir la capacité énergétique à mettre bas ; dans ce cas, la surmortalité néonatale serait liée à une diminution des ressources alimentaires disponibles », explique-t-il.

Le directeur scientifique du GREMM, qui étudie l’espèce depuis près de 40 ans, ajoute que des « effets neurotoxiques de certains contaminants chimiques » pourraient aussi affecter « la santé de la mère comme du nouveau-né ». Depuis plusieurs années, les chercheurs soupçonnent notamment des produits utilisés comme substances ignifuges dans différents objets (textiles, ordinateurs, peinture, etc.), mais qui sont aussi des perturbateurs endocriniens qui nuiraient à la mise bas.

Il est possible que la condition physique des femelles bélugas ne leur permette pas d’avoir la capacité énergétique à mettre bas ; dans ce cas, la surmortalité néonatale serait liée à une diminution des ressources alimentaires disponibles

 

Chercheuse à Pêches et Océans Canada et spécialiste des cétacés, Véronique Lesage a d’ailleurs déjà souligné que certains composés chimiques pourraient nuire à l’espèce. À cela s’ajoutent plusieurs éléments susceptibles de menacer les bélugas : le réchauffement climatique, la dégradation de leur habitat, une baisse de la disponibilité des proies et une « exposition chronique » aux perturbations provoquées par les navires marchands, les bateaux de plaisance et les kayaks.

Qui plus est, la Société des traversiers du Québec prévoit mener, année après année, des travaux de dragage et de rejet de sédiments directement dans l’habitat essentiel du béluga du Saint-Laurent. Ceux-ci seront notamment réalisés non loin de Cacouna, un secteur considéré comme une pouponnière pour l’espèce. La société d’État réalisera d’ailleurs les opérations à une période de l’année où des femelles accompagnées de leurs jeunes sont présentes dans le secteur. Mais elle assure que toutes les mesures seront prises pour réduire les impacts sur cette population en voie de disparition.

Une espèce malmenée

Légalement protégée depuis 1980, la population de bélugas du Saint-Laurent aurait normalement dû doubler, si elle était en bonne santé. Or, celle-ci est aujourd’hui classée « en voie de disparition », en vertu de la Loi sur les espèces en péril du gouvernement fédéral. Cette même législation doit théoriquement protéger son « habitat essentiel » estival, soit un vaste secteur situé dans l’estuaire du Saint-Laurent, entre L’Isle-aux-Coudres et Rimouski, mais aussi le long de la Côte-Nord et dans la rivière Saguenay. La voie maritime du Saint-Laurent traverse cet habitat, dont le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, mis en place pour protéger la seule espèce de cétacé qui réside à l’année dans le Saint-Laurent.

 

Les chercheurs tentent maintenant de préciser quel serait l’habitat hivernal du béluga, ce qui pourrait mener à de nouvelles mesures de protection. On comptait plus de 10 000 bélugas au début du XXe siècle, mais la chasse intensive et la pollution ont mené la population à une situation aujourd’hui très précaire.



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