Vers une société de l’hydrogène québécoise?

Québec investit dans la production et la distribution d'hydrogène vert.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Québec investit dans la production et la distribution d'hydrogène vert.

Québec a réservé dans son dernier budget provincial 152,4 millions de dollars sur cinq ans pour stimuler la production et la distribution d’hydrogène et de biocarburants. La stratégie québécoise, attendue d’un jour à l’autre, devrait favoriser le déploiement régional de ces carburants qui ont un seul objectif en tête : débarrasser les industries qui ne peuvent pas être électrifiées de leur trop grande dépendance au pétrole.

Les carburants fossiles sont responsables de la majorité des émissions québécoises de gaz à effet de serre (GES). Ils sont présents dans le transport routier, ferroviaire et maritime. On les utilise aussi beaucoup dans le secteur minier, en métallurgie et dans d’autres industries lourdes qui sont souvent au cœur de l’activité économique des régions plus éloignées des grands centres urbains.

S’il veut atteindre ses cibles environnementales, le Québec doit d’ici 2030 réduire ses émissions de CO2 de 80 millions de tonnes. C’est ambitieux. Le gouvernement mise principalement sur une électrification généralisée de tout ce qui peut l’être : automobiles, chauffage, etc. Là où l’électricité ne se rend pas, l’hydrogène pourrait être considéré. Les promoteurs de ce vecteur énergétique pensent qu’il permettrait d’éviter d’émettre chaque année l’équivalent de 5 millions de tonnes de GES.

En 2050, moment où le Québec espère pouvoir atteindre la carboneutralité, de 10,5 à 11 % de l’effort du secteur énergétique pourrait se faire grâce à l’hydrogène.

Vert hydrogène

 

L’hydrogène n’est pas une « source d’énergie » en tant que telle. Il a lui-même besoin d’une bonne dose d’énergie pour être produit. C’est la façon dont il est créé qui détermine la nature de l’hydrogène. Le Québec souhaite évidemment devenir un champion de l’hydrogène vert, celui qui est produit exclusivement à partir de ressources renouvelables.

Le gouvernement ainsi que des représentants de cette industrie naissante croient que c’est le meilleur moyen d’attirer dans la province des sociétés étrangères pressées de se décarboniser.

La façon dont l’hydrogène sera consommé au Québec dépendra donc de l’empressement des entreprises à l’adopter. Le secteur minier québécois s’y intéresse déjà. Sept-Îles a mis en place un projet pilote de transport du minerai carburant à l’hydrogène. Le géant minier suisse Glencore tente de réduire de 4,4 millions de tonnes les émissions annuelles de sa mine de nickel Raglan, dans le Nunavik, grâce à un mélange d’énergie éolienne et d’hydrogène.

À Baie-Comeau, la société allemande Hy2Gen a dévoilé en février dernier un projet de production d’ammoniac — l’ammoniac est le moyen le plus simple de transporter de l’hydrogène à bas coût — d’une capacité totale de 200 mégawatts qui pourrait attirer des transporteurs maritimes d’envergure. Les géants du transport maritime comme Maersk ont promis d’éliminer les hydrocarbures de leurs bateaux au cours des deux prochaines décennies.

« Il y a une grande expertise au Québec et au Canada pour rendre l’hydrogène plus accessible à ce genre d’entreprises », assure Marie Lapointe, qui dirige l’organisme sectoriel Hydrogène Québec. Mme Lapointe attend avec impatience la stratégie québécoise, car elle espère qu’elle fera de villes comme Sept-Îles et Baie-Comeau des pôles industriels majeurs d’ici la fin de la décennie.

« La principale condition pour que cette stratégie connaisse du succès est si elle mène à la création de pôles régionaux comme ceux-là et comme Sorel, Bécancour ou même Gatineau, pour écouler de l’hydrogène dans toutes les régions du Québec », dit-elle.

Une question de coût

 

L’accessibilité est la clé pour abaisser le coût de l’hydrogène et le rendre plus attrayant pour plus d’entreprises. Pour un usage équivalent, il coûte présentement deux fois le prix du mazout ou du diesel. Officiellement annoncée en février dernier, la nouvelle Chaire de recherche du Canada sur la production d’hydrogène vert de l’Université du Québec à Trois-Rivières s’est donné pour mandat de réduire de moitié le coût de production d’ici 2030.

Bruno Pollet, qui dirige la Chaire, croit qu’il est possible de rendre les électrolyseurs plus efficaces en misant entre autres sur des nanomatériaux plus performants. Mais M. Pollet va plus loin : l’eau utilisée dans la production d’hydrogène vert ne peut pas seulement provenir des mêmes réserves d’eau potable dont on a besoin pour l’agriculture et l’alimentation.

Selon lui, trouver un moyen de produire de l’hydrogène à partir d’eaux usées ou carrément avec de l’eau de mer sera la prochaine étape dans la création d’une ressource énergétique décarbonisée et bon marché. « Surtout que de l’eau de mer, on n’est pas près d’en manquer », dit-il. « Recourir aux eaux usées ou salines réduirait à terme les coûts de production. Dans certaines régions, l’eau potable vaut de l’or… »

Comme plusieurs, Bruno Pollet rêve de voir le Canada devenir un exportateur d’hydrogène vert. « Tous les pays occidentaux sont en crise actuellement et l’hydrogène fait partie de la solution », croit-il.

Photo: Adil Boukind Le Devoir L'usine d'hydrogène Air Liquide Canada à Bécancour 

Et sur la route ?

La stratégie québécoise pour l’hydrogène et les énergies vertes ne devrait faire aucune mention des véhicules légers. De l’avis de tous les experts consultés, Québec fera mieux d’électrifier le transport léger et réserver les biocarburants à d’autres applications.

L’absence de points de vente là où se trouvent les automobilistes explique en bonne partie cette décision. Pourtant, l’hydrogène pourrait aider à éliminer les véhicules à moteur thermique là où on n’a pas encore réussi à déployer efficacement des bornes de recharge pour voitures électriques : dans les quartiers urbains denses comme ceux de Montréal et de Québec.

Il semble plus simple d’ajouter une pompe à hydrogène à une station-service déjà existante que de convertir des stationnements publics dans chacun de ces quartiers pour en faire des parcs de recharge… C’est en tout cas ce qu’estime l’ingénieure américaine Jackie Birdsall, qui est responsable du programme d’hydrogène pour l’Amérique du Nord chez Toyota.

L’ancienne employée de Ballard Power Systems à Vancouver a beau jeu de vanter les mérites des voitures à hydrogène puisque le constructeur pour qui elle travaille est l’un des rares à en vendre une. La Mirai est une berline que Toyota Canada aimerait bien voir adoptée, sinon par le public, au moins par les entreprises qui gèrent des parcs automobiles importants.

« Le meilleur rendement qu’on aura avec l’hydrogène est dans le transport lourd, mais avoir plus de véhicules légers à hydrogène sur les routes est nécessaire si on veut rendre cette technologie plus abordable », assure-t-elle. « Mais peu importe : ce qu’il nous faut, c’est davantage de stations. »

Mme Birdsall invite le Québec à s’inspirer de la Californie, qui a créé un système de crédits récompensant les stations-service qui ajoutent l’hydrogène à leurs pompes. « C’est à ce jour le meilleur moyen d’accélérer l’accès à l’hydrogène », dit-elle.

Chose sûre, ce serait un pas de plus vers une société de l’hydrogène québécoise.
 


Précision: Une version précédente de cet article indiquait qu'en 2050, de 15 à 20 % de la consommation énergétique du Québec pourrait se faire grâce à l’hydrogène. Il faut plutôt lire que de 10,5 à 11 % de l’effort du secteur énergétique pourrait se faire grâce à l’hydrogène.

 



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