Ottawa approuve le projet pétrolier Bay du Nord

La pétrolière norvégienne Equinor souhaite forer 60 puits d’exploitation et poursuivre les forages exploratoires.
Photo: Rodger Bosch Agence France-Presse La pétrolière norvégienne Equinor souhaite forer 60 puits d’exploitation et poursuivre les forages exploratoires.

Deux jours après la publication d’un nouveau rapport scientifique qui démontre l’urgence de réduire notre dépendance aux énergies fossiles, le gouvernement Trudeau a annoncé mercredi qu’il approuve le projet pétrolier Bay du Nord. La pétrolière norvégienne Equinor exploitera plus de 300 millions de barils de pétrole en milieu marin, dans une zone reconnue pour la richesse de sa biodiversité.

Après avoir reporté à deux reprises sa décision sur ce nouveau projet d’exploitation, le ministre de l’Environnement et du Changement climatique, Steven Guilbeault, a donné officiellement le feu vert à Bay du Nord, « sous réserve de la plus stricte condition environnementale jamais imposée » en matière d’émissions de gaz à effet de serre (GES).

La décision a été officialisée par voie de communiqué, en fin de journée mercredi. On peut y lire que 137 conditions « juridiquement contraignantes » sont imposées au promoteur du projet, et ce, pour toute sa durée de vie de 30 ans. On lui demande, par exemple, de produire des rapports annuels au gouvernement, de veiller à la protection des habitats des poissons et des oiseaux migrateurs, de limiter ses émissions polluantes ou encore de coordonner ses activités avec les pêcheurs commerciaux ou autochtones.

« Le projet d’exploitation de Bay du Nord cadre avec le plan du gouvernement d’atteindre une réduction globale de 40 % des émissions par rapport aux niveaux de 2005 d’ici 2030 », soutient le ministère.

Projet controversé

 

Les groupes environnementaux plaidaient depuis plusieurs mois pour un rejet du projet Bay du Nord, jugeant que celui-ci est incompatible avec les objectifs climatiques du Canada et avec la lutte contre la crise du climat. Lundi, un nouveau rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) nous mettait d’ailleurs en garde contre les impacts de notre dépendance aux énergies fossiles, en soulignant le besoin de réduire de façon draconienne la production de pétrole au cours des prochaines années.

Le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador estime pour sa part que Bay du Nord est un projet de « pétrole plus propre ». Il évalue qu’il émettra moins de huit kilos de GES pour chaque baril de pétrole produit, contre 16 kilos en moyenne pour des projets similaires ailleurs dans le monde. Ce bilan ne tient toutefois pas compte de la combustion du pétrole lors de son utilisation finale.

En novembre 2020, Equinor a dit vouloir atteindre la « carboneutralité » d’ici 2050. Pour y parvenir, la multinationale s’est engagée à réduire les émissions de sa production de pétrole et de gaz, tout en investissant également dans les énergies renouvelables et les nouvelles technologies.

Puisque le ministre Guilbeault évaluait le projet Bay du Nord par rapport à l’ancienne Loi canadienne sur l’évaluation environnementale, adoptée en 2012 par le gouvernement Harper, il ne devait pas prendre en compte dans sa décision le respect des cibles d’émissions de GES du Canada ou des objectifs de l’Accord de Paris, par exemple, explique l’avocate Anne-Sophie Doré, du Centre québécois du droit de l’environnement.

« C’est bien dommage de voir des projets être encore évalués sous l’ancienne loi, parce que les considérations climatiques ont beaucoup évolué depuis [son adoption]. Et de voir qu’on ne peut pas prendre en considération de la même façon l’impact climatique des projets », déplore-t-elle.

300 millions de barils

Equinor détient des permis d’exploration dans une zone située à 470 kilomètres au large des côtes de Terre-Neuve. C’est dans cette zone, où les fonds marins se situent à plus de 1000 mètres de profondeur, qu’elle souhaite forer jusqu’à 60 puits d’exploitation, tout en poursuivant les forages exploratoires.

Selon les évaluations de l’entreprise, plus de 300 millions de barils de pétrole pourraient être exploités d’ici 2058 (une autre évaluation plus récente fait état d’un milliard de barils), peut-on lire dans le rapport produit par l’Agence d’évaluation d’impact du Canada (AEIC). La pétrolière pomperait ses premiers barils d’ici 2028.

« Compte tenu de la mise en œuvre des mesures d’atténuation, l’Agence conclut que le projet d’exploitation de Bay du Nord n’est pas susceptible d’entraîner des effets environnementaux négatifs importants », indique le rapport d’évaluation. L’AEIC estime en effet que « les mesures recommandées pour atténuer les effets environnementaux potentiels », comme les impacts d’un déversement pétrolier ou les effets sur les écosystèmes marins, sont suffisantes pour réduire les risques.

Biodiversité

 

L’évaluation fédérale a néanmoins mis en lumière plusieurs enjeux environnementaux. Le projet d’Equinor se situe dans une « zone d’importance écologique et biologique de la Convention des Nations unies sur la diversité biologique », mais aussi dans des « écosystèmes marins vulnérables ». Les forages seront également menés non loin d’habitats essentiels reconnus d’espèces menacées, de refuges d’oiseaux et d’un important « refuge marin » mis en place par le gouvernement Trudeau pour atteindre ses objectifs de protection des océans.

Cette région maritime est par ailleurs reconnue comme un habitat important pour plusieurs espèces de poissons exploitées commercialement, 14 espèces d’oiseaux en péril ainsi qu’une quinzaine d’espèces de mammifères marins, qui sont particulièrement sensibles à la pollution sonore sous-marine. Equinor prévoit d’y faire des levés sismiques.

En ce qui a trait aux risques de déversement pétrolier en mer, le rapport provisoire de l’AEIC juge que ceux-ci sont minimes. Le document mentionne aussi qu’en cas d’« éruption » pétrolière hors de contrôle, un « système de coiffage » pourrait devoir être installé à la tête du puits d’exploitation. Mais le déploiement de ce système prendrait « de 18 à 36 jours », puisque cet équipement doit être transporté de la Norvège ou du Brésil.

« Catastrophe annoncée », « décision irresponsable »

Des groupes écologistes et des partis d’opposition à Ottawa ont dénoncé ce feu vert donné à l’expansion de l’industrie pétrolière du pays, une décision qu’ils redoutaient.

Équiterre a notamment qualifié la décision d’« irresponsable et incohérente ». Environmental Defence l’a comparée à « une gifle au visage des scientifiques du climat ». Dans un communiqué, le Sierra Club rappelle qu’« il n’existe pas telle chose que du pétrole vert ».

« Je ne sais pas ce que le premier ministre a trouvé qui fait mal paraître le GIEC en matière d’expertise, mais, si on les lit comme il faut, l’annonce [mercredi] de l’approbation de Bay du Nord est une catastrophe annoncée à l’échelle planétaire », a lâché le chef bloquiste, Yves-François Blanchet, lors de la période des questions.

À plusieurs reprises, le premier ministre Justin Trudeau s’est levé en Chambre pour vanter son plan de réduction des émissions dévoilé la semaine dernière, selon lui « l’un des plus exhaustifs au monde ».

« Aucun maudit bon sens. ⁦Steven Guilbeault⁩ vient de perdre toute crédibilité. Après un plan faible avec des cadeaux aux pétrolières, cette décision absurde », a écrit sur Twitter le député néodémocrate Alexandre Boulerice.

Des candidats à la chefferie du Parti conservateur du Canada se sont au contraire réjouis de cette décision. « Enfin ! […] De bons emplois pour les Canadiens, plutôt que de renflouer les coffres des dictateurs », a noté avec enthousiasme le député Pierre Poilievre sur Twitter. Son adversaire, l’ancien premier ministre du Québec Jean Charest, a pour sa part qualifié Bay du Nord de « projet intelligent qui nous permettrait aussi d’offrir une alternative à l’énergie disponible pour l’Europe », lors de son passage à Saint-Jean de Terre-Neuve mercredi.

Equinor explore de nouvelles régions maritimes

Equinor a siégé au cours des derniers mois à un comité de travail contrôlé par des proches de l’industrie pétrolière et dont le mandat consistait à formuler des « recommandations » sur les façons de dépenser 320 millions de dollars de fonds publics accordés par le gouvernement Trudeau pour soutenir « les travailleurs » du secteur extracôtier de Terre-Neuve-et-Labrador. Equinor a aussi obtenu, au début de 2021, l’autorisation fédérale d’effectuer 12 forages exploratoires dans une zone associée au très important secteur de pêche des Grands Bancs de Terre-Neuve. Au total, 40 forages de différentes entreprises avaient alors été autorisés. Terre-Neuve-et-Labrador espère doubler la production pétrolière en milieu marin, et ce, après 2030. L’objectif serait d’extraire 235 millions de barils par année.



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