Ottawa tarde à autoriser des travaux de préservation d’un habitat de la rainette

Les travaux du boulevard Béliveau seraient déjà achevés «à 75%», selon la Ville.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les travaux du boulevard Béliveau seraient déjà achevés «à 75%», selon la Ville.

Après avoir agi pour éviter la destruction d’un habitat de la rainette faux-grillon qui avait été approuvée par le gouvernement du Québec, le fédéral tarde maintenant à autoriser la Ville de Longueuil à effectuer des travaux urgents pour sauver ce qu’il en reste, a appris Le Devoir. La municipalité affirme qu’elle veut protéger les milieux humides du secteur tout en achevant le boulevard qui traversera l’habitat essentiel de l’espèce menacée.

Le ministère de l’Environnement du Québec a autorisé l’an dernier Longueuil à réaliser un projet de prolongement du boulevard Béliveau en détruisant un des derniers habitats de la rainette faux-grillon, après avoir aidé la Ville à éviter un avis scientifique d’experts du gouvernement qui était très critique de cette expansion d’un quartier résidentiel.

S’il a été exécuté en bonne partie, ce projet a par la suite été stoppé par une démarche devant les tribunaux, puis par un « décret d’urgence » adopté en novembre 2021 par le gouvernement Trudeau, en vertu de la Loi sur les espèces en péril.

Photo: Robin Arnold Getty Images La rainette faux-grillon a déjà perdu plus de 90% de son habitat au Québec.

Or, le décret ne suffit pas pour éviter la destruction de cet habitat de reproduction du petit batracien. Il aurait aussi fallu mener par la suite des travaux afin d’éviter le drainage du site et la propagation de contaminants, et ce, dans les semaines suivant l’adoption du décret. Au plus tard, les travaux auraient dû être terminés avant la fonte des neiges, afin d’éviter l’assèchement du milieu humide. La nouvelle administration de la mairesse Catherine Fournier l’avait d’ailleurs promis en novembre.

Quatre mois

 

Plus de quatre mois plus tard, rien n’a été fait. La Ville de Longueuil a demandé à plusieurs reprises au cours des derniers mois les autorisations nécessaires pour effectuer les travaux, mais le ministère de l’Environnement du Canada ne lui a toujours pas donné le feu vert.

Concrètement, depuis l’adoption du décret d’urgence, il est interdit de mener des travaux dans la zone inscrite dans le décret. Selon ce qu’explique un porte-parole de la Ville, le gouvernement fédéral a donc demandé la réalisation d’une étude hydrologique dans le secteur. Les résultats ont finalement été transmis à Longueuil le 18 mars.

Mais depuis, malgré des échanges entre la Ville et le fédéral, y compris entre le cabinet de la mairesse Catherine Fournier et celui du ministre Steven Guilbeault, le dossier est toujours en suspens. On ne sait d’ailleurs pas quand les travaux pourraient être autorisés, ce qui compromet les chances de sauvegarder ce qu’il reste de cet habitat de la rainette faux-grillon.

Le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre le changement climatique confirme qu’il a bien reçu « la demande de permis » de Longueuil. « En vertu de la Loi sur les espèces en péril, le ministre doit évaluer la demande et s’assurer que les travaux proposés ne compromettent pas la survie ou le rétablissement de l’espèce », précise-t-on par courriel. Le ministère affirme également qu’il « traite la demande en priorité », avant d’ajouter qu’il souhaite « travailler en collaboration avec la Ville pour protéger la rainette et son habitat ».

Pour le directeur général de la Société pour la nature et les parcs du Québec (SNAP), Alain Branchaud, il aurait été nécessaire d’agir il y a de cela plusieurs mois, comme le recommandait d’ailleurs son organisme. « La cicatrice du boulevard Béliveau va altérer l’hydrologie de surface, ce qui risque de perturber la reproduction, qui doit débuter en avril. Les travaux auraient pourtant pu être faits avant la fin de 2021 », fait valoir le biologiste.

Selon lui, il n’est toutefois pas trop tard pour sauver l’habitat, à condition d’agir dès maintenant. La rainette faux-grillon a déjà perdu plus de 90 % de son habitat au Québec, surtout en raison de l’étalement urbain.

Boulevard à achever

Une fois que les travaux prévus pour tenter de préserver les éléments restants de l’habitat de la rainette dans le secteur sont terminés, la Ville de Longueuil entend parachever le boulevard Béliveau, qui traverse ce secteur fragile. La raison invoquée est que les travaux seraient déjà achevés « à 75 % », selon la Ville.

On promet toutefois d’adapter le projet routier aux mesures de protection de la rainette. Des couloirs seraient notamment construits sous la route, afin de permettre le passage de ce batracien d’à peine quelques centimètres de grosseur.

90%
C’est le pourcentage de son habitat au Québec qu’a déjà perdu la rainette faux-grillon à ce jour, surtout en raison de l’étalement urbain.

Longueuil compte par ailleurs présenter plus tard cette année un plan de protection des milieux naturels sur son territoire, mais aussi travailler à l’élaboration d’un règlement pour protéger les autres habitats de la rainette faux-grillon, après la destruction de plusieurs d’entre eux au fil des ans. Selon la Ville, le fédéral aurait réclamé la mise en place d’un tel plan de « protection permanente » avant d’envisager de retirer son décret d’urgence.

Une fois ce décret retiré, les travaux de prolongement du boulevard seront menés à terme, précise le cabinet de Mme Fournier. « Comme la Ville de Longueuil, le ministre est d’avis que, moyennant certains aménagements, il est possible à la fois de compléter le boulevard et de préserver le milieu de vie de la rainette », ajoute pour sa part le cabinet du ministre de l’Environnement du Québec, Benoit Charette.

Une espèce de plus en plus menacée

Dans un bilan des « menaces » daté de mars 2021, les experts du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) tirent la sonnette d’alarme en soulignant que moins de 25 % des populations de rainette faux-grillon présentes au Québec seront en mesure de survivre, à moins qu’un frein soit mis aux menaces grandissantes, dont l’étalement urbain. Dans un avis faunique produit sur le projet de prolongement du boulevard Béliveau, à Longueuil, des experts du MFFP avaient souligné que ce nouveau tronçon de rue détruirait « un point de passage névralgique » et des « habitats de reproduction » de l’espèce qui sont « particulièrement actifs », et ce, au coeur d’un site désigné comme « habitat essentiel ». Certains habitats de l’espèce situés dans le secteur du boulevard Béliveau, à Longueuil, ont d’ailleurs été détruits au fil des ans et d’autres, près du boisé Du Tremblay, ont été endommagés ou détruits à la fin de 2020.
 

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