La guerre en Ukraine, ennemie du climat

L’invasion de l’Ukraine risque d’accélérer la transition énergétique, mais aussi de plomber les négociations climatiques.
Photo: Fadel Senna Agence France-Presse L’invasion de l’Ukraine risque d’accélérer la transition énergétique, mais aussi de plomber les négociations climatiques.

Les enjeux cruciaux de l’accès à l’énergie sont revenus à l’avant-scène depuis l’invasion de l’Ukraine. Cette guerre pourrait bien accélérer le virage toujours trop lent vers la transition énergétique, mais elle risque aussi de nuire aux négociations climatiques, qui peinent déjà à placer la planète sur une trajectoire climatique viable.

L’avertissement donné en début de semaine par le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, était sans équivoque. En raison de ses répercussions majeures sur les politiques énergétiques, l’invasion de l’Ukraine risque de retarder encore plus la transition énergétique, ce qui serait dramatique pour le climat. « Les pays pourraient devenir tellement absorbés par le déficit immédiat d’approvisionnement en combustibles fossiles qu’ils négligent ou s’attaquent aux politiques visant à réduire l’utilisation des combustibles fossiles, a-t-il affirmé. C’est de la folie. »

Au Canada, depuis le début de la guerre, plusieurs voix près des milieux conservateurs et de l’industrie des énergies fossiles s’élèvent pourtant pour réclamer une augmentation significative des exportations de pétrole de gaz naturel vers l’Europe, mais aussi la construction des nouveaux pipelines et terminaux maritimes nécessaires pour le faire. En guise de réponse, le gouvernement Trudeau a annoncé jeudi que « l’industrie canadienne a la capacité d’augmenter progressivement ses exportations » de pétrole de 200 000 barils par jour, mais aussi de 100 000 barils « d’équivalent pétrole » par jour de gaz naturel.

Fellow au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal, Hugo Séguin comprend le besoin de répondre à une demande en énergies fossiles « à court terme », en raison de la crise provoquée par la Russie. « Mais ceux qui affirment qu’il faut mettre en production de nouveaux gisements font fausse route, ajoute-t-il. La guerre en Ukraine nous démontre à quel point nous sommes dépendants des hydrocarbures. Ça nous prouve encore une fois qu’il est temps de passer à autre chose. Est-ce que ce sera suffisant ? Probablement pas. Mais ça s’ajoute aux raisons pour lesquelles il faudrait déployer des mesures plus radicales. »

Selon M. Séguin, il ne fait aucun doute qu’on se dirige vers une accélération de la décarbonisation du secteur énergétique. « L’Europe voulait déjà réduire sa dépendance aux hydrocarbures, mais la guerre l’incite à aller plus vite. En quelques années, il devrait y avoir une baisse importante de la demande en hydrocarbures », souligne-t-il. Un point de vue partagé par Erick Lachapelle, professeur agrégé au Département de science politique de l’Université de Montréal. Il estime que dans le contexte actuel, les pays chercheront plus que jamais à se tourner vers une « production locale » d’énergie éolienne, solaire ou nucléaire.

Très dépendante du gaz russe, l’Italie veut maintenant accélérer le développement de projets éoliens en mer Méditerranée. Même chose pour le Royaume-Uni, qui mise également sur le solaire et le nucléaire. Les Pays-Bas ont aussi annoncé cette semaine leur intention de doubler leur production d’énergie éolienne d’ici 2030, grâce à de nouveaux projets en mer du Nord. Dans d’autres cas, la crise force au contraire le report de certaines décisions prises pour protéger l’environnement et les populations. La Belgique a ainsi décidé de repousser sa sortie du nucléaire, et l’Allemagne indiquait jeudi qu’elle « pourrait » suspendre la fermeture prévue de certaines centrales au charbon.

Négociations tendues

 

La guerre menée par la Russie pourrait donc amplifier le mouvement en faveur des énergies renouvelables, mais elle risque aussi de nuire aux négociations climatiques internationales, déplore Hugo Séguin, qui suit le dossier depuis plusieurs années. Le blocage ne risque toutefois pas de venir de la Russie, un pays dont les émissions de gaz à effet de serre (GES) représentent le double de celles du Canada, mais qui a toujours été « très récalcitrant à agir ».

MM. Séguin et Lachapelle estiment tous deux que le conflit risque plutôt d’envenimer les relations entre les États-Unis et la Chine, alors que Pékin demeure ambivalente quant à son soutien à Moscou. Or, l’engagement des deux pays est essentiel pour faire avancer les choses, affirme Eddy Perez, du Réseau action climat, puisqu’ils représentent à eux seuls plus de 40 % des émissions mondiales de GES.

« Les bonnes relations internationales permettent des percées. Avant la signature de l’Accord de Paris, les États-Unis et la Chine avaient signé des accords bilatéraux qui ont mis la table pour les négociations. Mais là, nous sommes dans une situation inverse. Les relations entre les États-Unis et la Chine risquent d’être entachées par la politique chinoise à l’égard de la Russie. Le contexte est moins propice à la coopération internationale », explique Erick Lachapelle.

La guerre en Ukraine nous démontre à quel point nous sommes dépendants des hydrocarbures. Ça nous prouve encore une fois qu’il est temps de passer à autre chose.

 

Hugo Séguin constate d’ailleurs que depuis la signature de l’Accord de Paris, en 2015, plusieurs autres « dossiers immenses » se sont invités dans le paysage, dont la guerre en cours, mais aussi la pandémie mondiale. « On ne peut donc pas mettre toutes nos énergies sur le dossier climatique. » L’année 2022 et la prochaine conférence climatique de l’ONU (COP27), prévue cet automne, n’y feront vraisemblablement pas exception.

Mais, quelles que soient les valses-hésitations politico-stratégiques, la science climatique demeure limpide : avec les engagements pris par les différents États à l’heure actuelle, les émissions mondiales de GES devraient augmenter de 14 % au cours de la décennie, alors qu’il faudrait leur imposer un recul de 45 % pour espérer préserver un climat planétaire viable.

António Guterres rappelait donccette semaine que le monde se dirige toujours vers un réchauffement de 2,7 °C par rapport à l’ère préindustrielle, alors que l’objectif de l’Accord de Paris est de le limiter à 1,5 °C. « Nous avançons comme des somnambules vers la catastrophe climatique », a-t-il souligné. Et à moins de mettre en œuvre les changements radicaux qui seront proposés dans le prochain rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, à paraître le 4 avril, les dérèglements du climat provoqueront de violents conflits au cours des prochaines décennies.

La fin des énergies fossiles en 2034?

Alors que plusieurs pays se demandent comment réduire leur dépendance au pétrole russe, une étude publiée cette semaine par des chercheurs de l’Université de Manchester conclut que les pays développés devront mettre un terme à toute production de pétrole et de gaz naturel d’ici 2034 pour se donner 50 % de chances de limiter le dérèglement climatique à un réchauffement de 1,5 °C. Il faut dire que le « budget carbone » (qui donne la mesure de la quantité d’émissions de gaz à effet de serre que l’humanité peut encore produire sans bouleverser durablement le climat) s’amenuise rapidement. Une analyse publiée lundi dans le magazine scientifique Nature indique qu’il reste au mieux une décennie de « budget » d’émissions pour limiter la hausse des températures à 1,5 °C, soit l’objectif de l’Accord de Paris.


Coopération gelée en Arctique

La guerre en Ukraine met déjà à mal la coopération en Arctique puisque le Canada, le Royaume du Danemark, les États-Unis, la Finlande, l’Islande, la Norvège et la Suède ont décidé de suspendre leur participation au Conseil de l’Arctique. « Le Canada n’abandonne absolument pas le Conseil de l’Arctique et l’important travail que ses membres effectuent afin de protéger l’environnement, de préserver la flore et la faune et de protéger le milieu marin », précise toutefois Affaires mondiales Canada par courriel. Par ailleurs, un consortium scientifique international qui devait mener un projet de recherche sur les impacts du réchauffement pour le pergélisol arctique a décidé d’abandonner le projet, qui aurait nécessité des travaux sur le terrain, en Russie.



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