La guerre en Ukraine ravive la flamme de GNL Québec

Selon des experts, le débat sur l’exportation de gaz naturel à partir de l’est du Canada risque de refaire surface.
Photo: Getty Images Selon des experts, le débat sur l’exportation de gaz naturel à partir de l’est du Canada risque de refaire surface.

Le projet GNL Québec n’est pas mort. Ses promoteurs croient même qu’il pourrait connaître un regain d’intérêt, à la faveur de la guerre en Europe. Le débat sur l’exportation de gaz naturel à partir de l’est du Canada risque en effet de refaire surface, selon des experts des questions énergétiques. Le premier ministre Justin Trudeau a d’ailleurs plaidé mercredi en faveur du « partenariat énergétique » avec l’Allemagne, qui comprend des discussions sur le gaz naturel liquéfié.

Malgré les refus du gouvernement du Québec et du Canada, Le Devoir a constaté que les promoteurs de l’usine de liquéfaction et du terminal GNL Québec, au Saguenay, n’ont pas mis une croix sur leur projet. La guerre en Ukraine et la volonté de l’Europe de réduire substantiellement ses approvisionnements en gaz naturel en provenance de Russie pourraient même raviver l’intérêt envers ce complexe industriel d’exportation de gaz naturel liquéfié (GNL).

« Il est clair que la situation tragique en Ukraine exacerbe une crise énergétique qui a commencé l’été dernier en Europe et a malheureusement conduit à des niveaux records de consommation de charbon. GNL Québec avait d’ailleurs précisément expliqué, lors du processus réglementaire, ce risque géopolitique majeur pour l’Europe », a fait valoir mercredi le porte-parole de l’entreprise, Louis-Martin Leclerc, conseiller chez Tact. Cette agence de « service-conseil » offre toujours « un soutien, au besoin », à GNL Québec.

« Avec la récente décision de l’Union européenne de réduire sa dépendance à la Russie, le Québec et le Canada peuvent l’aider à diversifier ses sources d’énergie et à remplacer des carburants plus polluants en exportant du GNL provenant de sources compétitives et responsables comme le projet carboneutre Énergie Saguenay alimenté à l’hydroélectricité », a ajouté le porte-parole dans une réponse écrite.

GNL Québec, qui compte toujours des mandats de lobbying « actifs » au registre fédéral, a aussi renouvelé son mandat de lobbying au registre québécois le 14 février. Il est désormais valide jusqu’au 1er mars 2023. Ce mandat, qui comprend deux dirigeants de GNL Québec, a pour objectif de mener des « démarches » afin d’obtenir les autorisations pour le projet, un approvisionnement en « hydroélectricité » et « l’obtention potentielle de soutien financier [montant indéterminé] gouvernemental disponible [prêt ou autre] ».

Gazoduq, qui souhaiterait construire le gazoduc de 780 kilomètres qui alimenterait l’usine du Saguenay, n’a pas non plus renoncé. « Nous suivrons de près les décisions de GNL Québec afin d’évaluer nos prochaines étapes », a-t-on précisé mercredi.

« Un promoteur peut, même si une décision gouvernementale a déjà été rendue, présenter à nouveau un projet », a indiqué le cabinet du ministre de l’Environnement, Benoit Charette, en ajoutant que celui-ci devrait passer par tout le processus d’évaluation. Le refus récent du fédéral « n’empêche pas GNL Québec de soumettre une nouvelle proposition », a lui aussi indiqué le cabinet du ministre Steven Guilbeault. Il sera toutefois soumis au processus d’évaluation environnementale.

Outre GNL Québec, les promoteurs du projet Goldboro LNG, en Nouvelle-Écosse, estiment eux aussi que le contexte de crise est l’occasion pour le Canada de devenir un fournisseur de GNL pour l’Europe. « Quelle meilleure façon pour le Canada de démontrer son leadership que de fournir à l’Europe du gaz nécessaire », a fait valoir le directeur des relations externes de Pieridae Energy, James Millar, par courriel.

« Partenaires » allemands

Dans le cadre d’un point de presse tenu à Berlin mercredi, le premier ministre Justin Trudeau a d’ailleurs souligné que le Canada et l’Allemagne sont des « partenaires » dans le domaine de l’énergie. « Même si nous travaillons très fort en faveur de la transition, nous savons qu’il y a un besoin de pétrole et de gaz », a-t-il dit, en rappelant que « le Canada a un secteur énergétique très fort ».

Berlin et Ottawa ont signé un « partenariat énergétique » en 2021. Au moment d’annoncer cette entente, le gouvernement Trudeau a affirmé que les projets de GNL font partie du développement de « l’énergie propre », dans un contexte de lutte contre la crise climatique.

En janvier, les deux pays ont aussi tenu une rencontre consacrée au développement de l’industrie gazière et aux projets de GNL. Le président de Pieridae Energy, Alfred Sorensen, y participait, selon des informations obtenues par Le Devoir. Des représentants de l’Alberta, de Ressources naturelles Canada et de « GNL Terre-Neuve-et-Labrador » étaient également présents à ce « workshop » qui visait à promouvoir le gaz naturel canadien, dans un contexte de « transition énergétique ».

Spécialiste de la politique canadienne et professeur à l’Université de l’Alberta, Frédéric Boily estime qu’il serait temps de faire un « débat » sur les projets comme GNL Québec et Goldboro LNG. « Les projets ont souvent été mis tous dans le même panier, qu’il s’agisse d’un pipeline transportant du pétrole ou d’un gazoduc, ce qui rend les choses confuses pour les citoyens. Les débats étaient très polarisés idéologiquement, mais le contexte actuel permet d’avoir ce débat, pour voir ce que le Canada peut effectivement faire. »

La guerre remettra le dossier des exportations d’énergie à l’avant-plan, selon M. Boily. « Peut-être que le Canada sera sollicité davantage par ses partenaires européens. Peut-être que les pressions seront plus fortes, ce qui pourrait amener une réévaluation de certains projets. » Il prédit aussi que cette question fera partie de la course à la chefferie du Parti conservateur du Canada.

Les projets ont souvent été mis tous dans le même panier, qu’il s’agisse d’un pipeline transportant du pétrole ou d’un gazoduc, ce qui rend les choses confuses pour les citoyens

 

Titulaire de la chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau croit que la signature de « contrats à long terme » avec des pays européens pourrait permettre de relancer un projet comme GNL Québec, puisque cela faciliterait le « financement » de ce projet de 14 milliards de dollars. À condition, toutefois, que les acheteurs se dotent aussi de « plans de transition énergétiques crédibles », ce qui est le cas avec l’Allemagne, selon lui.

« Si on disait oui aujourd’hui au projet GNL Québec, il ne verrait pas le jour avant 2025. Mais à ce moment, la crise en Ukraine sera passée, alors que la crise climatique sera toujours là », affirme pour sa part Annie Chaloux, professeure à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke. « Si on construit des infrastructures qui stimulent la production accrue d’hydrocarbures, il y a moins d’incitatifs pour la transition. Au final, nous allons donc moins répondre à la crise du climat. »

Il faut «accélérer» la transition, dit Greenpeace

Alors que des partisans de projets de pipelines et d’exportation de gaz naturel plaident pour le développement de nouveaux projets, les écologistes pressent le gouvernement Trudeau de ne pas céder à la tentation. « Le Canada doit plutôt collaborer pour accélérer le déploiement des énergies vertes et favoriser la sobriété énergétique dans le monde pour s’affranchir des combustibles fossiles, éviter que l’industrie fossile exploite des pays et des personnes et assurer une transition juste pour les communautés », a fait valoir mercredi le porte-parole de Greenpeace, Patrick Bonin. « GNL Québec est mort et enterré. La crise climatique exige qu’un projet comme Goldboro subisse le même sort, alors que le promoteur souhaite profiter de la crise en Ukraine pour donner un nouveau souffle à son projet », a-t-il ajouté.



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