L’action climatique a-t-elle un genre?

Aurore Lehmann
Collaboration spéciale, Unpointcinq.ca
Les femmes sont en première ligne des impacts des changements climatiques, ce qui explique qu’elles y soient plus sensibles que les hommes. 
Illustration: Delphine Bérubé Les femmes sont en première ligne des impacts des changements climatiques, ce qui explique qu’elles y soient plus sensibles que les hommes. 

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée internationale des femmes

Les femmes sont plus préoccupées que les hommes par les changements climatiques et plus proactives au quotidien quand il s’agit de les combattre. Un écart qui trouverait principalement sa source dans la place qu’elles occupent (ou pas) au sein de la société, à la maison comme dans la sphère publique. Et si, pour renverser la vapeur, il fallait d’abord briser les stéréotypes ?

Faites le test : passez quelques heures dans une boutique zéro déchet et faites le compte. Il y a fort à parier que vous y croiserez peu d’hommes… et que ceux qui se trouvent là seront en mission pour leur compagne. « Lorsque je travaillais à la boutique Les Trappeuses, on avait 99 % de clientèle féminine », affirme Catherine Granger. Pour elle, qui a consacré son mémoire de maîtrise en environnement à l’écart hommes-femmes relatif aux comportements écoresponsables, le constat est sans équivoque : « Selon mon expérience, les hommes embarquent parce qu’ils partagent nos vies, mais c’est moins important pour eux. »

Une différence de 6 % : c’est ce qui sépare la proportion de femmes (92 %) de la proportion d’hommes (86 %) qui estiment contribuer à la lutte aux changements climatiques, selon le dernier Baromètre de l’action climatique. Elles sont aussi plus nombreuses (90 % contre 77 % pour les hommes) à considérer qu’il y a urgence d’agir.

Ce résultat n’étonne pas France Levert, administratrice du Conseil d’administration du Réseau des femmes en environnement, qui a participé en 2014 à la publication de l’étude pilotée par la spécialiste en droit environnemental Annie Rochette, L’intégration du genre dans la lutte aux changements climatiques au Québec. « Les femmes sont plus motivées par les questions environnementales, déclare-t-elle. C’est une question de valeurs. »

Le care

Catherine Granger pointe avant tout les facteurs sociaux : « Tout part de la socialisation des femmes, éduquées à être plus ouvertes aux autres, aux valeurs de dévotion, d’altruisme. » Et la différence serait notable… dès l’enfance, selon ce que révèle une étude américaine, qui souligne que les fillettes se sentent déjà plus responsables que les petits garçons quant à la sauvegarde de l’environnement.

« Comme la socialisation des enfants se fait surtout dans la sphère familiale, explique Catherine Granger, les petites filles ont tendance à reproduire le comportement de leur mère. » Or, dans toutes les décisions prises dans leur vie, ajoute celle qui est aujourd’hui chargée de projet chez Nature-Action Québec, les femmes prennent en compte le coût de ces décisions sur les autres. « Elles placent l’humain au cœur de la décision. »

90 %

C’est la proportion de femmes qui considèrent qu’il y a urgence d’agir pour sauver la planète, contre 77 % des hommes, selon le dernier Baromètre de l’action climatique.

Le fameux care serait encore l’apanage des femmes et expliquerait en grande partie qu’elles s’impliquent plus fortement que les hommes face aux enjeux climatiques. C’est un facteur déterminant, selon Julia Posca, sociologue à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS). Majoritaires dans des secteurs traditionnellement associés aux soins, comme la santé ou l’éducation, elles sont aussi, ajoute Julia Posca, en première ligne des impacts des changements climatiques. « Les femmes sont les premières à ressentir le stress de la population, l’écoanxiété générée par ces enjeux. » Pas étonnant, alors, qu’elles y soient plus sensibles que les hommes.

La charge mentale pousserait donc les femmes à agir plus ? C’est un constat que partage le sociologue Michel Dorais. Il évoque le poids du « rôle traditionnel » attribué aux femmes. « C’est d’abord culturel. Parce qu’elles sont celles qui transmettent la vie, on trouve normal qu’elles aient la charge de la qualité de cette vie, que ce soit sur le plan personnel ou politique. »

Miracle ou mirage technologique ?

Achats locaux, covoiturage, réduction du gaspillage alimentaire et de la consommation énergétique, compostage : si les femmes sont plus portées à poser des gestes quotidiens, les hommes ne sont pas pour autant inactifs, mais ils misent plutôt sur les solutions technologiques… qui ne sont cependant pas la panacée, comme le rappelle Julia Posca : « On reste dans une logique consumériste et dans une vision très individualiste de notre rapport à l’environnement. »

Alors, comment convaincre les hommes d’aller un peu plus loin dans la nature de leur implication ? « Les produits écoresponsables sont essentiellement packagés pour les femmes, ajoute Catherine Granger. Peut-être que si on optait pour un aspect visuel plus neutre, on parviendrait plus à rejoindre les hommes. » Un test, réalisé dans le cadre d’une étude américaine  en 2016 , prouve qu’en modifiant légèrement l’image de marque d’un produit (typographie, couleur), on réduit la tendance des hommes à éviter un comportement proenvironnemental, jugé peu « masculin ».

Proenvironnement et sexy

Pas viril, se préoccuper de l’environnement ? Une étude publiée dans la revue Psychology & Marketing par trois chercheuses révèle pourtant que les hommes portés sur des solutions écologiques n’en sont pas moins perçus comme masculins par les femmes interrogées. Plus encore, leur implication les rendrait plus « désirables ». Alors qu’est-ce qui cloche ? « Un stéréotype veut que femmes et environnement soient associés, dit Catherine Granger. Certains hommes ont donc tendance, pour préserver leur masculinité, à [avoir] des comportements de surconsommation. »

L’éducation serait la clé pour briser les stéréotypes. « On voit que les jeunes ont intégré certains comportements, confirme France Levert. Le nombre de permis de conduire, par exemple, est en baisse chez les moins de 30 ans, qui vont plus vers une consommation de partage. »

Mais changer les mentalités, « ça prend du temps », rappelle Michel Dorais. Pour autant, il a confiance dans les nouvelles générations. « Les 20-30 ans sortent beaucoup des stéréotypes, sont plus ouverts à la diversité culturelle et de genre. La binarité des sexes change, et c’est une bonne chose. On commence à penser que féminité et masculinité peuvent être partagées. »

L’expert est formel : c’est en se débarrassant de ces carcans qu’on pourra faire avancer les choses. « Il faut arrêter de penser qu’il y a des combats masculins ou féminins. La qualité de vie est l’affaire de tous. »


 

Une première version de ce texte a été publiée le 12 avril 2021 sur unpointcinq.ca

À voir en vidéo