La fenêtre d’un avenir «viable» se referme, prévient le GIEC

À force de tarder à agir pour lutter contre la crise climatique, l’humanité est en voie d’annihiler ses chances de maintenir un avenir viable, conclut le plus récent rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC). Le réchauffement a d’ailleurs déjà provoqué des impacts « irréversibles » et de plus en plus difficiles à gérer, alors que nous ne sommes tout simplement pas prêts à affronter ce qui nous attend au cours des prochaines années.

Les bouleversements du climat imputables à notre dépendance aux énergies fossiles génèrent « des perturbations dangereuses et très répandues » qui affectent désormais la vie de « milliards d’êtres humains », prévient le GIEC dans un rapport publié lundi et qui porte sur les impacts, la vulnérabilité et l’adaptation. Les populations et les écosystèmes les plus durement frappés sont d’ailleurs ceux qui sont le moins en mesure de faire face à des dérèglements climatiques qui s’accélèrent.

« Ce rapport est un sérieux avertissement des conséquences de l’inaction », a insisté le président du GIEC, Hoesung Lee, dans un communiqué faisant partie des documents transmis sous embargo aux médias, dimanche. « Il démontre que le changement climatique constitue une menace sérieuse et croissante qui met en péril le bien-être et la santé de notre planète. Nos actions aujourd’hui vont déterminer comment nous allons nous adapter et comment la nature va répondre à l’augmentation des risques climatiques. »

« Futur viable »

Les termes utilisés dans ce document rédigé par 270 experts provenant de 67 pays donnent la mesure de l’urgence : « L’augmentation des extrêmes météorologiques et climatiques a entraîné des effets irréversibles, puisque les systèmes naturels et humains sont poussés au-delà de leur capacité d’adaptation », peut-on lire dans le Résumé à l’intention des décideurs.

Dans ce contexte, « tout retard dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre et dans l’adaptation aux impacts du réchauffement nous fera rater la brève fenêtre d’opportunité nous permettant d’assurer un futur viable pour nous tous et qui se referme rapidement », conclut le GIEC.

Ce rapport est un sérieux avertissement des conséquences de l’inaction

 

Les impacts « en cascade » sont d’ailleurs déjà de plus en plus difficiles à gérer, affirme le regroupement scientifique, en soulignant que des millions de personnes vivant en Afrique, en Asie, en Amérique centrale, en Amérique du Sud et dans des pays insulaires sont désormais directement exposées à l’insécurité alimentaire et à un manque d’accès à l’eau potable. À l’échelle de la planète, « 3,6 milliards de personnes vivent dans des contextes qui sont très vulnérables au changement climatique ».

Ce rapport présente d’ailleurs des portraits régionaux des « impacts » et des « risques » climatiques. On y constate que même si l’Afrique a très peu contribué aux bouleversements climatiques, le continent en subit les conséquences de plein fouet. Le GIEC mentionne notamment le déclin de la productivité agricole, le difficile accès à une eau potable et la hausse du nombre de migrants du climat. Plusieurs pays d’Asie subissent aussi les contrecoups du réchauffement, notamment en raison des vagues de chaleur, de problèmes de malnutrition, d’inondations et de la propagation de certaines maladies.

Les citoyens d’Amérique du Nord ne sont pas épargnés par les impacts de la crise qui s’aggrave, avec une hausse des événements climatiques extrêmes (comme les feux et les inondations qui ont frappé la Colombie-Britannique en 2021), des mortalités imputables à la chaleur et des problèmes de production agricole.

Le pire est à venir

L’augmentation des températures, des vagues de chaleur, des sécheresses et des inondations affecte non seulement de plus en plus de populations humaines, mais aussi une multitude d’écosystèmes, constate le GIEC. Ces phénomènes ont déjà des impacts majeurs sur la biodiversité, qui vont « s’accroître » au fur et à mesure que le climat se dérègle. Les scientifiques précisent d’ailleurs que des récifs de corail, des milieux humides, des forêts tropicales, des zones polaires et des écosystèmes montagneux ont déjà dépassé le seuil limite de l’adaptation.

Si elles se poursuivent, ces dégradations risquent de contribuer à l’aggravation de la crise climatique et de ses impacts pour l’humanité, a fait valoir dimanche Wolfgang Cramer, un des auteurs du rapport du GIEC, dans une présentation vidéo organisée pour les médias par le Centre national de la recherche scientifique, basé en France. Par exemple, la perte de milieux forestiers réduit la capacité d’absorption du CO2 produit par l’activité humaine, tandis que la fonte de la banquise contribue au réchauffement de l’Arctique. La quasi-disparition des coraux qui est appréhendée au cours des prochaines années menace aussi des pans entiers de la vie marine, et donc les pêcheries.

Or, tout indique pour le moment que le réchauffement planétaire se poursuivra. Dans un rapport publié en août 2021, le GIEC soulignait d’ailleurs que la hausse des températures devrait atteindre 1,5 °C d’ici 2030, ou 2040. Celle-ci atteint déjà 1,1 °C par rapport à l’ère préindustrielle, alors que les engagements climatiques des États nous conduisent vers un réchauffement d’au moins 2,7 °C. L’objectif le plus ambitieux de l’Accord de Paris sur le climat, signé en 2015, est pourtant de ne pas dépasser les 1,5 °C.

Cette limite apparaît cruciale, à la lecture du nouveau rapport du GIEC. Au-delà, soulignent les auteurs, il faut s’attendre à « une augmentation inévitable » de plusieurs phénomènes qui poseront « de multiples risques pour les écosystèmes et les humains ». En Amazonie, on prévoit « des pertes considérables et irréversibles » de biodiversité et de services écosystémiques avec un réchauffement de 2 °C, ce qui pourrait survenir avant 2050.

Aucune région de la planète ne serait épargnée, mais celles qui sont les plus démunies face à cette crise seraient les plus durement frappées. En Afrique, par exemple, des dizaines de millions de personnes pourraient ainsi être forcées de migrer, tandis que la malnutrition, les maladies infectieuses et les vagues de chaleur seraient plus présentes que jamais.

Coauteur du rapport publié ce lundi et spécialiste des impacts sur les zones côtières, Gonéri Le Cozannet a souligné dimanche que plusieurs régions souffriront de la hausse du niveau de la mer, en précisant qu’avec un réchauffement de plus de 2 °C, il deviendrait « impossible » de limiter cette hausse. Le niveau des océans, qui a déjà gagné 20 cm depuis 1900, pourrait encore monter d’environ 50 cm d’ici 2100, même en supposant de limiter le réchauffement à 2 °C. Un tel scénario représente une menace directe pour des régions côtières comme l’est du Québec, mais aussi pour le milliard d’êtres humains qui vivent le long des côtes dans le monde.

Adaptation

 

En plus de rappeler les importants retards en matière de lutte contre les bouleversements climatiques, le GIEC constate que l’humanité tarde à mettre en œuvre les mesures nécessaires pour s’adapter au réchauffement et à ses impacts. La plupart des actions sont « fragmentées », à « petite échelle » et conçues « pour répondre aux impacts actuels », et non à ceux à venir.

Même si ce manque de préparation « compromet l’avenir », Gonéri Le Cozannet a souligné dimanche qu’il existe plusieurs « obstacles à l’adaptation », dont un faible sentiment d’urgence chez les citoyens, un manque de volonté politique et des ressources financières et techniques limitées. Il a aussi rappelé que plusieurs régions perpétuent des situations qui seront problématiques à l’avenir, comme le fait de construire dans des zones côtières vulnérables à la hausse du niveau de la mer et aux événements climatiques extrêmes.

Le GIEC évoque donc la nécessité d’un changement de paradigme qui passe par un « développement résilient au changement climatique » afin de s’adapter au réchauffement. Le rapport souligne notamment l’urgence de préserver ou de restaurer jusqu’à 50 % des écosystèmes terrestres, aquatiques et marins de la planète. Il évoque aussi le verdissement des milieux urbains, le développement de transports durables, la diversification des cultures dans le domaine agricole et une gestion des pêches respectueuse de la capacité des écosystèmes. Des efforts sans précédent seront aussi nécessaires pour accroître la résilience des systèmes de santé et de production énergétique.

Malgré l’ampleur historique de la tâche, les experts du GIEC insistent sur l’urgence d’agir, puisqu’« au-delà d’un réchauffement de 1,5 °C », les impacts seront tels qu’ils rendront la résilience de plus en plus difficile et de plus en plus coûteuse, notamment en ce qui concerne les vies humaines. Et au-delà de 2 °C, elle deviendra carrément impossible dans certaines régions.



À voir en vidéo