Au moins 200 cerfs seront abattus dans deux parcs nationaux

Plusieurs jeunes cerfs de Virginie meurent de faim chaque hiver dans le parc des Îles-de-Boucherville, en raison de la surpopulation.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Plusieurs jeunes cerfs de Virginie meurent de faim chaque hiver dans le parc des Îles-de-Boucherville, en raison de la surpopulation.

Aux prises avec un sérieux problème de surpopulation de cerfs de Virginie dans le parc national des Îles-de-Boucherville et dans celui du Mont-Saint-Bruno, la Société des établissements de plein air du Québec (SEPAQ) prévoit abattre au moins 200 bêtes au cours de la prochaine année, a appris Le Devoir. Une décision prise pour protéger les écosystèmes, mais qui devrait aussi réduire le nombre de jeunes cerfs qui meurent de faim en hiver.

« Nous irons de l’avant dans les prochains mois avec l’élaboration d’un plan d’intervention pour la protection des milieux naturels qui va comprendre une réduction des cheptels », et ce, « par une méthode létale », a affirmé vendredi le porte-parole de la société d’État, Simon Boivin. Dans le cadre d’une entrevue accordée après de multiples échanges par courriel, il précise que les abattages auront lieu « à l’automne ou à l’hiver prochain ».

S’il n’a pas été en mesure de donner un nombre précis de cerfs qui seront tués, M. Boivin estime qu’« au moins 200 cerfs » devront être abattus, au total, pour les deux parcs. Il faut dire que la SEPAQ souhaite revenir à une densité de cervidés qui serait plus en phase avec « la capacité de support du milieu ». Celle-ci est de cinq bêtes par kilomètre carré (km2), selon les données scientifiques disponibles.

Or, la densité de cerfs dans les deux parcs est nettement plus élevée. Elle se situe à 30 bêtes par km2 au parc des Îles-de-Boucherville, ce qui représente 250 cerfs de trop. Quant au parc du Mont-Saint-Bruno, la densité se situe à 15 bêtes par km2, soit un excès d’au moins 100 bêtes. Pour réduire les cheptels de façon à préserver la biodiversité dans ces deux milieux protégés, ce qui fait partie de la mission de la SEPAQ, il faudrait donc abattre 350 bêtes.

Après le tollé entretenu depuis des mois au sujet de l’abattage d’environ 60 cerfs du parc Michel-Chartrand, à Longueuil, la SEPAQ s’attend à ce que son projet suscite du « mécontentement ». Mais elle insiste sur la nécessité d’agir afin de s’attaquer aux répercussions bien réelles des surpopulations sur ces milieux naturels. « Le parc national des Îles-de-Boucherville et le parc national du Mont-Saint-Bruno sont des îlots de biodiversité en milieu périurbain qui sont précieux et qu’il faut conserver. Laisser perdurer la situation serait dommageable pour les écosystèmes. Même si on comprend que des gens ne seront pas d’accord avec l’approche scientifique qui nous est recommandée, on a le devoir d’agir quand l’écosystème est en perte d’équilibre », explique M. Boivin.

« Cette solution est appliquée à divers endroits au Canada et aux États-Unis, y compris dans les parcs nationaux. Ce n’est pas une nouvelle approche », ajoute-t-il. Ce type de « chasse sélective » est d’ailleurs la méthode « préconisée » par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, qui sera responsable de la délivrance des permis nécessaires. Et à l’instar de Longueuil, la SEPAQ prévoit distribuer la viande des animaux abattus à des banques alimentaires de la région.

Pour Marco Festa-Bianchet, professeur titulaire au Département de biologie de l’Université de Sherbrooke, la SEPAQ a fait le bon choix en optant pour la mise à mort des cerfs excédentaires. « La chasse de ce type, sous surveillance vétérinaire, est très bien organisée. Elle permet aussi de récupérer la viande pour les banques alimentaires », souligne-t-il.

Le biologiste soutient cependant qu’une fois cette opération terminée, la SEPAQ « devra continuer de contrôler les cheptels à long terme », puisque les cerfs de Virginie sont très prolifiques. À titre d’exemple, on comptait 142 bêtes en 2015 au parc des Îles-de-Boucherville, ce qui signifie que leur nombre a plus que doublé en seulement six ans. « Le problème, c’est que la saga de Longueuil a enlevé des outils aux gestionnaires, qui ont peur d’agir », explique M. Festa-Bianchet.

« Projet pilote »

Quelque 200 pages de courriels obtenues par Le Devoir en vertu de la loi d’accès à l’information, et en partie caviardées, démontrent que la SEPAQ travaillait sur un « projet pilote » de chasse sélective dès le printemps 2020. Ce projet devait s’attaquer aux surpopulations dans les deux parcs nationaux, un problème qui est connu depuis plusieurs années.

Le projet pilote n’a toutefois jamais abouti, faute d’appuis de la part de « partenaires » régionaux de la SEPAQ. La société d’État ne précise pas qui, et Simon Boivin assure que l’abandon ne découle pas de la saga de Longueuil.

Une cadre de la SEPAQ souligne toutefois, dans un courriel rédigé deux jours après l’annonce de Longueuil, en novembre 2020, le besoin de poursuivre les « efforts de sensibilisation », en prévenant que « les réactions sont intenses et très émotives ». La SEPAQ prépare alors des lignes de communication « pour justifier médiatiquement les retards dans le dossier des cerfs ».

Dans un autre courriel, un responsable du Service de l’environnement la Ville de Boucherville indique que le cas de Longueuil « ne fait qu’illustrer le caractère émotif de la gestion de la faune urbaine : les réactions défavorables de la population sont si vives qu’il est difficile de pacifier le discours avec des arguments rationnels ». Puis, en mars 2021, le directeur des deux parcs, Cédric Landuydt, écrit à une élue de la région que « ce dossier va être très politisé, donc nous devons prendre le temps de bien faire les choses, car ceci pourrait rapidement dérailler ».

Photo: Alexandre Shields Le Devoir Pour réduire les cheptels de façon à préserver la biodiversité dans ces deux milieux protégés, ce qui fait partie de la mission de la SEPAQ, il faudrait donc abattre 350 bêtes.

Manque de nourriture

La surpopulation de cerfs au parc national des Îles-de-Boucherville a par ailleurs provoqué la mort par la faim de nombreux jeunes individus au cours des derniers hivers, selon ce qui se dégage de certains échanges par courriel. Le 15 mars 2021, M. Landuydt écrit qu’il y en a « presque tous les jours », dans un courriel adressé à la « responsable du service de la conservation et de l’éducation » des deux parcs. En réponse, celle-ci souligne que « nous avons beaucoup de mortalité cette année ».

Quelques minutes plus tard, Cédric Landuydt écrit à six de ses collègues que « la situation est bien connue de l’équipe du parc » et il impute directement la mortalité élevée à « un manque flagrant de nourriture pour les jeunes cerfs » dû à la surpopulation. Selon lui, « plus ou moins cinq jeunes cerfs par semaine » sont retrouvés morts à cette période de l’année.

Combien de jeunes cerfs ont été retrouvés morts en 2020 et 2021 ? « Il arrive qu’un garde-parc ou un visiteur fasse mention qu’il a observé un cerf décédé, particulièrement dans un contexte de surabondance. Mais il n’y a pas de suivi particulier quant au nombre de ces observations chaque hiver », nous a répondu la SEPAQ. Les carcasses de ces bêtes sont pourtant ramassées, a précisé vendredi M. Boivin.

Plus de 52 000 cerfs tués par des chasseurs en 2021 au Québec

Alors que certains ont associé l’abattage d’environ 60 cerfs de Virginie du parc Michel-Chartrand, à Longueuil, à un « massacre », les données du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs indiquent que des dizaines de milliers de cerfs sont tués chaque année dans le cadre de la chasse sportive. En 2021, ce sont 52 862 cerfs qui ont été tués légalement au Québec, dont 5041 « veaux ». En 2020, le ministère rapportait 48 424 bêtes abattues. Entre 2015 et 2020, ce sont plus de 350 000 cerfs de Virginie qui ont été tués dans la province.



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